En début, nous sortons pour une dernière promenade le long de l’Èbre. Notre appartement donne sur la Calle de Basilio Boggiero. Qui était cet homme ?
Basilio Boggiero Spotorno naquit le 5 avril 1752 à Celle, dans la République de Gênes (aujourd’hui province de Savone, en Italie). Bien que génois de naissance, il devint un acteur de plein droit de la vie aragonaise. Dès 1773, il se trouvait déjà à Zaragoza en qualité de clerc théologien, où il enseigna la rhétorique et la grammaire. Pédagogue, homme de lettres et maître infatigable, le père Boggiero représente l’une des contributions les plus importantes à la pédagogie du XVIII° siècle à Saragosse. Avec le Père Traggia, il fut l’un des plus illustres religieux de l’ordre des Scolopes, établi dans cette ville. Il était célèbre comme poète, et fut nommé en 1795 prédicateur de Sa Majesté.
Juan Felipe Rebolledo de Palafox — marquis de Lazán et de Cañizar, aristocrate navarrais —, obtint que Boggiero puisse s’installer dans son palais, devenant le précepteur de ses trois fils — Luis, Francisco et José —, les préparant à entrer dans la carrière militaire et leur enseignant le latin, l’italien et le français. Des années plus tard, quand José de Palafox, promu capitaine-général d’Aragón, prit la tête du mouvement patriote contre les Français, Boggiero devint son conseiller. Le général le vénérait, et le père Basilio était la seule personne capable de convertir en docilité son obstination native. On attribua à Basilio le fameux manifeste du 31 mai 1808 déclarant la guerre à la France, ainsi que les proclamations les plus enflammées du capitaine-général.
Le maréchal de France Jean Lannes fit enlever Basilio qui était dans la chambre de José de Palafox, alors que celui-ci était gravement malade. En sa présence, Lannes le questionna, chercha à l’intimider, à le faire plier moralement, l’insulta et, voyant qu’il ne pouvait briser sa résistance, le fit fusiller — son corps fut jeté dans le fleuve Èbre avec un lourd boulet de canon attaché au cou. C’est José de Palafox lui-même qui rapporta ces faits, en des termes d’une grande émotion : « El P. Basilio era un sabio, orador y escritor muy distinguido; era mi maestro y amigo ; a él le debo mi educación » [Le père Basilio était un sage, un orateur et un écrivain très distingué ; c’était mon maître et mon ami ; c’est à lui que je dois mon éducation] — un témoignage d’une fidélité touchante.
Basilio fut assassiné le mercredi 22 février 1809 à Saragosse. La ville de Saragosse lui a rendu hommage en donnant son nom à l’une des rues les plus longues du quartier historique — celle où nous résidons, temporairement, dans le flot du temps.
Un destin fascinant : Basilio, un Génois lettré et pieux, devenu l’âme intellectuelle d’une résistance espagnole, et martyr d’une mort délibérément humiliante — le boulet au cou, le fleuve pour tombeau. De quoi nourrir bien des réflexions sur la fidélité, le courage face au pouvoir et la violence de l’occupant. Quant à Jean Lannes, il fut mortellement blessé à Essling le 22 mai 1809. Un boulet lui mutila le genou gauche ; le chirurgien déclara qu’il fallait amputer l’autre jambe également, mais le maréchal s’y refusa avec la plus grande énergie. Il mourut quelques jours plus tard. Un « retour de bâton » saisissant : l’homme qui fit jeter la dépouille du père Boggiero dans l’Èbre avec un boulet au cou mourut lui-même à cause d’un boulet, quelques mois plus tard. Le conquérant brutal de Saragosse et le moine lettré partagent la même année de mort : 1809.











Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire