dimanche 30 novembre 2025

De Montpellier à Barcelone par le train...

    À dix heures quinze, sous un soleil pâle qui effleure déjà les Pyrénées au loin, Félix, un sympathique gaillard originaire de Perpignan, nous conduit à bord de sa Kia Niro noire à la gare Sud de France. La gare est vaste et impersonnelle, avec très peu de voyageurs ce matin ; un silence ouaté règne, ponctué par l’écho des annonces. Après l’achat de victuailles au Daily Monop, nous nous rendons dans la salle d’attente où une bibliothèque est à disposition de tout un chacun. Je lis quelques pages du livre de Aymeric Caron intitulé « Antispéciste », ses mots incisifs ramènent aux débats éthiques qui flottent comme un brouillard sur la vie volée des animaux.

    Nous prenons après onze heures un train pour Barcelone. Le wagon, avec salles basse et haute, est inadapté aux bagages des voyageurs. La hauteur des portes-bagages au-dessus des sièges est trop faible pour permettre aux valises de s’y loger. Nous aidons deux jeunes filles asiatiques en rivalisant d’ingéniosité pour réorganiser un des peu nombreux espaces pour déposer leurs deux valises ; leurs sourires timides, mélange de gratitude et de surprise, tissent un fil amical dans le tumulte des chargements. Le train s’élance sur les rails avec une vingtaine de minutes de retard, son grondement sourd vibrant comme un appel à l’aventure, tandis que les premières collines catalanes se dessineront bientôt à l’horizon. Le wagon est bondé. Je commence la lecture du roman « La Vallée de la peur » d’Arthur Conan Doyle. Alors que mon esprit se promène à Birlstone dans le Sussex au Royaume-Uni, où l’imagination va se révéler mère de la vérité, nous passons la frontière avec l’Espagne un peu après treize heures trente. Nous nous arrêtons en gare de Figueres où nous avons une pensée pour Salvador Dali, son musée théâtral planant comme un mirage surréaliste sur nos haltes précédentes.

    Nous arrivons en gare de Barcelone Sants à quinze heures. Le ciel est bleu et le soleil brille. La température est douce comme une caresse méditerranéenne. Dans les minutes suivantes, nous marchons en direction de notre hôtel. Les deux jeunes asiatiques du train cheminent devant nous, silhouettes devenues familières dans la foule, comme des échos de notre périple commun. Lidia nous accueille au AC Marriott et nous attribue la chambre 313 avec un sourire qui dévoile la chaleur catalane. Nous partons ensuite à la recherche d’un restaurant. Nous déjeunons tardivement chez Arab Halal Marràkech où Nadia nous accueille en français, sa voix fluide reliant les deux pays traversés. Je savoure un couscous aux légumes. Patrick opte pour de l’houmous à l’avocat avec une part de cheesecake et un jus d’ananas. La vaisselle Alfares, qui embellit les tables, vient de la marque espagnole Santa Clara, réputée pour ses produits en porcelaine depuis les années 1970.

    A la table disposée sous le tableau pris en photo, une femme voilée de la tête aux pieds par ses croyances — seul le phare de ses yeux est visible — mange face à deux enfants. Pour mettre la nourriture à sa bouche, elle lève le voile noir en tissu qui lui cache le visage avec une précision rituelle, comme si chaque bouchée exigeait un retour au monde, puis un repli immédiat. Je suis assez souvent interpelé par cet extrémisme du comportement religieux. Je me surprends à considérer non point le voile, mais ce qu’il tait : le corps qui mange, qui vit, prisonnier volontaire d’une foi qui l’habille d’ombre. Ce n’est pas tant l’acte en soi qui me trouble, ni même la conviction qu’il suppose, mais le contraste entre la vie ordinaire — ce geste simple, presque animal, de porter la nourriture à ses lèvres — et la mise à distance du monde qu’impose ce voile. Ici, l’humain semble se plier à une transcendance qui l’arrache à la spontanéité du vivant. La foi, au lieu d’être élan intérieur, devient armure opaque, mur entre soi et les autres. Je me demande alors si la sacralité recherchée dans ces signes extérieurs ne traduit pas une peur plus profonde : celle d’exister nu, visible, imparfait. L’habit, dans cette forme extrême, devient la matérialisation d’un refus — refus du corps, du hasard, du regard d’autrui. Le voile, symbole de piété pour certains, devient ainsi métaphore universelle de toutes nos couvertures, qu’elles soient religieuses, morales ou sociales. N’avons-nous pas, chacun à notre manière, nos propres voiles — moins visibles mais tout aussi épais — pour cacher ce que nous craignons de montrer ? Et pendant qu’elle mange, bouchée après bouchée, sous les replis de tissu, je songe que la liberté ne réside peut-être point dans le rejet ou l’adhésion d’un dogme, mais dans la lucidité du regard que l’on porte sur soi, dans la capacité à se dévoiler sans peur. Le sacré ne se mesure nullement à la surface des étoffes, mais à la profondeur du silence intérieur où l’âme accepte d’être vue telle qu’elle est. Les voyages m’ont souvent confronté à ces mystères intimes, ces frontières tracées sur la peau des autres. À Istanbul, j’avais vu des silhouettes semblables glisser dans les bazars, phares mouvants au milieu des couleurs ; ici, immobile à table, elle m’interroge sur mes propres masques. Ai-je, voyageur nomade, mes voiles à moi — le carnet qui note sans oser tout dire, la photo qui fige sans révéler ? La liberté du chemin est-elle justement ce lent dévoilement, pas à pas, au gré des haltes et des rencontres ? Pendant que le rituel se poursuit, je termine mon couscous et un silence entre nous devient un pont fragile vers l’invisible partagé.

    Après le repas, Nadia nous indique un magasin ouvert le dimanche pour acheter des fruits, son accent chantant nous traçant un chemin précis dans le labyrinthe des rues animées. Dans les minutes suivantes, nous entrons chez Condis où nous trouvons tout ce qu’il nous faut. Nous revenons ensuite chez nous à la nuit tombante sous un ciel barcelonais qui dévoile déjà ses premières étoiles sur la ville qui s’endormira tardivement.…



























1 commentaire:

  1. C'est super de vous suivre à la trace en commentaire et en photo . J'aime beaucoup . Très bonne continuation de votre voyage espagnol à destination du Portugal, le point final . Je vous embrasse bien fort tous les deux .

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