Alors que Patrick et moi flânons dans les rues de Zaragoza, des citadins se délassent en terrasse sous le ciel bleu. Les parasols beiges, encore repliés en ce début d’après-midi, ressemblent à des tiges d’une forêt minérale. Je m’attarde un moment à regarder cette humanité tranquille qui mange, boit, parle — le rituel immuable de la terrasse espagnole, qui n’a besoin d’aucune justification sinon le ciel bleu et le soleil. En arrière-plan, un édifice néoclassique coiffé d’une coupole rappelle que Zaragoza sait porter ses fastes avec cette désinvolture particulière aux villes qui traversent les siècles.
Elle fut Salduba pour les Ibères, puis Caesaraugusta pour Rome — en l’honneur de l’empereur romain César Auguste : en 14 avant notre ère, elle fut une colonie pour ses légionnaires vétérans. C’est cette profondeur-là qui surgit brutalement au détour d’une rue, lorsque nous approchons de l’enceinte du Teatro Romano. Sous une vaste verrière métallique — canopée contemporaine aussi légère qu’un voile tendu sur le passé —, les ruines s’offrent dans leur nudité ocre. Les gradins dégagés par les fouilles dessinent encore la courbe du cavea, cet hémicycle où s’asseyaient, au Ier siècle, quelque six mille spectateurs venus applaudir des tragédies grecques ou des mimes latins. Nous pouvons y lire, dans la pierre usée, le galbe exact de l’architecture romaine, cette géométrie de la domination qui savait aussi ménager le plaisir. Découvert dans les années 1970 lors de travaux urbains, le théâtre ne fut dégagé que progressivement, et la ville moderne l’enveloppe aujourd’hui comme une mère entoure un enfant fragile : les immeubles des années cinquante forment, depuis les tribunes, un fond de scène involontaire d’une beauté incohérente, où le contemporain regarde le romain sans comprendre tout à fait ce qu’il voit.
Non loin, une fontaine nous arrête. Sur son piédestal de granit trône Thalia, la muse de la comédie — Patrick reconnaît le masque grotesque sous ses pieds nus, attribut traditionnel de celle qui présida aux arts du rire et du théâtre léger. La sculpture appartient au monument dédié aux Hermanos Argensola, les frères Lupercio et Bartolomé Leonardo de Argensola, poètes aragonais de la fin du XVIe siècle, dont Lope de Vega lui-même vanta la rigueur classique.
Nous avons fait plus ample connaissance avec lui grâce à la série espagnole Le Ministère du Temps. Félix Lope de Vega y Carpio est l’un des plus grands écrivains de l’âge d’or espagnol, considéré comme l’un des fondateurs du théâtre moderne espagnol. Né à Madrid en 1562, il a vécu une vie tumultueuse : il a servi dans l’armée, navigué dans l’Armada invincible, mené des liaisons amoureuses nombreuses, puis s’est converti à la vie religieuse après plusieurs drames familiaux. Il meurt à Madrid en 1635, laissant une œuvre monumentale qui a marqué durablement la littérature.
Il y a quelque chose d’émouvant dans cette Thalia de pierre, assise avec la sérénité d’une femme qui a lu toutes les pièces : elle semble indifférente à nous qui la photographions et aux consommateurs du bar Coiris dans son dos.
Puis, plus tard, c’est la Calle del Deán, une ruelle que rien ne prépare à rencontrer. L’arche qui l’enjambe porte à l’étage une superbe galerie de fenêtres gothiques civiles — arcs trilobés, meneaux délicats, décor sculpté d’une finesse presque incongrue dans ce boyau de brique mudéjare. Nous levons la tête et nous nous arrêtons. Le mudéjar aragonais, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, est partout à Zaragoza : ce style hybride, né de la cohabitation des maîtres chrétiens et des artisans musulmans après la Reconquista, a produit une architecture d’une sophistication tranquille, où la brique nue devient ornement par la seule virtuosité de sa pose — chevrons, losanges, frises en relief que la lumière de ce jour de mai fait scintiller.
Ailleurs, sur une devanture fermée, une affiche calligraphiée en grand : ¡Qué majico! Le mot majico — aragonaisisme affectueux dérivé de majo, le chic populaire — à Saragosse, est une déclaration d’amour au pays. Il se laisse entendre à tout propos, pour désigner un enfant, un plat, une vue, une journée. Patrick sourit. Il y a, dans cette exclamation double — le point d’exclamation espagnol qui ouvre avant même que la phrase commence — quelque chose qui résume bien la ville : elle s’annonce avant d’arriver.
Et puis, dernier souvenir de cette promenade, collé sur une palissade de bois : un portrait en pied, peinture expressive et bariolée, d’un homme en uniforme militaire blanc et bleu aux épaulettes jaunes. Le regard vert, l’air sombre. La signature : Mr. Abstract. Le sujet, sans doute Napoléon — dont les troupes assiégèrent précisément Zaragoza en 1808 et 1809, lors des Sièges de Saragosse, l’un des épisodes les plus meurtriers de la Guerre d’Indépendance espagnole. Comment éviter d’y revenir. La ville résista deux fois, avec un héroïsme que toute l’Europe respecta. Sur deux cent mille habitants : cinquante mille morts — pour quel résultat — nous sommes tous humains avant tout. Effrayant ! Goya, Aragonais lui-même, ne put ignorer ce que cette résistance révélait sur la capacité humaine au sacrifice et à la brutalité. Ce portrait de rue, avec ses couleurs criardes et son regard impérieux, ressemble plus à une convocation qu’à un hommage et détonne dans la douceur de l’après-midi — comme si la ville gardait, tapie quelque part dans ses murs, la mémoire de ce qu’elle a traversé…


















































































