Le Loup, le Renard et le Chat
Un crépuscule rougeoyait sur les hauteurs du Chablais. Entre deux rochers, un loup surgit, les yeux fiers, le pas assuré. Le renard, déjà là, fouillait la mousse pour y dénicher quelque chose d’intéressant. Un chat trottinait derrière eux, l’air de n’avoir été invité nulle part… mais parfaitement chez lui.
Le loup huma l’air, bomba le torse et déclara d’une voix grave :
Le Loup —
« Mes amis, vous avez devant vous un descendant d’illustres ancêtres. Vous savez, n’est-ce pas, que c’est une louve de mon sang qui a allaité Remus et Romulus ? Sans nous, pas de Rome, pas d’empire, pas de légendes ! »
Le renard leva les yeux au ciel, un sourire moqueur accroché au museau.
Le Renard —
« Oh, oui, oui… Rome, l’empire, tout ça… très impressionnant. Mais dis-moi, grand loup, depuis quand ces glorieux Romains viennent-ils t’apporter ton dîner ? Moi, je n’ai pas besoin d’empire : j’ai mille ruses. Et aucune ne me trahit ! Jamais un chasseur ne m’a attrapé, jamais un piège ne m’a coincé. Je suis la tête la plus fine de toutes les Alpes ! »
Le chat, qui jusque-là s’était assis et faisait soigneusement sa toilette, leva lentement les yeux.
Le Chat —
« Mille ruses ? Un empire ? Vous vous compliquez bien la vie… »
Le loup fronça les sourcils.
Le Loup —
« Et toi ? Tu prétends avoir mieux à offrir que ma lignée ou ses exploits ? »
Le Renard —
« Attention, petit ! Tu parles à un descendant de la Rome antique et au maître des tours de la vallée d’Illiez ! Que peux-tu bien avoir de plus que nous ? »
Le chat se redressa avec un calme souverain.
Le Chat —
« Moi, je n’ai ni empire à protéger, ni mille ruses à inventer. Je me contente d’être… moi. Et partout où je vais, j’ai des serviteurs. On me nourrit. On me met une place près du feu. On ouvre les portes pour moi. On me parle doucement. On me respecte. On me chouchoute. »
Un silence tomba. Le loup battit des cils. Le renard cligna des yeux.
Le Loup —
« Tu veux dire que… tu n’as rien à faire ? Rien du tout ? »
Le Chat —
« Dormir. Ronronner. Revenir quand bon me semble. Et vu comment les humains m’adorent, je dirais que c’est très largement suffisant. »
Le renard, soudain mélancolique, soupira.
Le Renard —
« Mille ruses… mille efforts… et pour quoi ? Une vie de cavale. »
Le loup baissa la tête, touché dans sa dignité.
Le Loup —
« Et moi qui portais l’orgueil de Rome… Pour finir seul dans les montagnes. »
Le chat bondit souplement d’un rocher, agitant sa queue d’un air léger.
Le Chat —
« La véritable puissance, messieurs… ce n’est ni la gloire, ni la ruse. C’est l’affection que l’on inspire. Et celle-là, vous ne pouvez ni la voler, ni la revendiquer. »
Et il partit, l’air tout à fait satisfait, vers une ferme où l’attendait un bol de lait tiède.
Le renard murmura :
« Eh bien… voilà qui remet les choses en place. »
Le loup répondit, songeur :
« Finalement, la louve a allaité de futurs rois… mais le chat, lui, règne encore. »

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