mercredi 31 décembre 2025

Pensée du jour

 Les conditions sociales qui peuvent conduire à une domination totale par une idéologie, clé à la formation des mouvements totalitaires, est l'isolement ou la désintégration sociale.

L'isolement constitue l'essence même du gouvernement totalitaire. Il serait aussi le terrain fertile de la terreur.


Hannah Arendt

mardi 30 décembre 2025

Un palais en ruines oublié à Setúbal...


    Nous retournons admirer La Casa dos Castros, un palais en ruines, lié à la vie d’un architecte — nous dit un charmant vieux monsieur — située à l’angle de la rua Dr. Aníbal Álvares da Silva et de l’avenida dos Combatentes da Grande Guerra (auparavant Dr. Pinto Marques). Ce lieu intrigue, appelle le regard. Connu pour porter également le nom Moradia Castro et Vivenda Azul Castro Cabrela, il se distingue par son architecture éclectique et Art nouveau du début du XXe siècle, caractérisé par ses panneaux de carreaux azulejos, ces carreaux de faïence typiquement portugais. Dès le premier regard, on devine la splendeur passée.

    Construite au début du XXe siècle, lors d’une période de prospérité industrielle et urbaine, elle fait partie d’un ensemble de bâtiments érigés le long de cette avenue principale. Son architecture reflète un style éclectique, revivaliste, néoclassique et néobaroque, avec des influences Art Nouveau et Art Déco, inspiré de la tradition de la Casa Portuguesa promue par l’architecte Raul Lino – bien que l’architecte spécifique de cette demeure reste inconnu.

    Raul Lino da Silva (1879-1974) est l’un des architectes portugais les plus influents et prolifiques du XXe siècle. Né à Lisbonne dans une famille aisée (son père était marchand de matériaux de construction), il étudie d’abord en Angleterre (à Windsor), puis en Allemagne, où il travaille dans l’atelier de l’architecte revivaliste Albrecht Haupt. De retour au Portugal en 1897, il développe une carrière exceptionnelle de plus de soixante-dix ans, avec plus de sept cents projets réalisés à travers le pays. Conservateur et novateur à la fois, il prône une architecture organique, fonctionnelle et adaptée au génie du lieu, avec des éléments comme des volumes articulés, des toits à quatre pans, des azulejos décoratifs, des matériaux traditionnels et une forte relation intérieur-extérieur (patios, ombres, transitions). Mais Lino est bien plus qu’un architecte. C’est un créateur complet : il dessine meubles, azulejos, porcelaines, ferronneries et même décors de théâtre. Il occupe des postes publics (superintendant des Palais Nationaux) et écrit abondamment : livres comme A Nossa Casa (1918) et A Casa Portuguesa (1929), ainsi que maints essais. Une pensée qui relie l’intime au national. Son œuvre est redécouverte en 1970 — une grande rétrospective lui est consacrée à la Fondação Calouste Gulbenkian, dont nous avons visité les jardins — somptueux— où son fonds d’archives est aujourd’hui conservé. Raul Lino reste une figure clé pour comprendre l’âme architecturale du Portugal, entre tradition et modernité.

    Unifamiliale, luxueuse à son époque, le palais présente une richesse décorative remarquable, avec des colonnes flanquant l’entrée et des frises délicatement ouvragées. Les frises et les azulejos remarquables des façades, ornés de motifs néoclassiques incluant des grotesques, des figures humaines, des hybrides, des médaillons, des efígies, des éléments végétalistes stylisés et des thèmes allégoriques et mythologiques, dans des couleurs vives, encore visibles malgré la dégradation avancée. Un souffle d’autrefois persiste dans les couleurs écaillées. Le porche, l’alpendre — une galerie couverte ou d’avant-toit avancé, souvent une zone pavée sous le surplomb du toit d'une maison, protégeant des intempéries—, les balustrades, les ferronneries ornementales et même ce qui fut jadis un jardin ordonné, sont aujourd’hui engloutis par la végétation.

    Le palais, peu à peu abandonné depuis des décennies, s’impose désormais comme un cri d’alarme patrimonial. Des étudiants en design de l’Agrupamento de Escolas Lima de Freitas ont proposé un projet de réhabilitation, imaginant un restaurant-bar et une boutique-musée dédiée aux vins régionaux. Une belle idée, entre mémoire et renouveau. Mais pour l’instant, la bâtisse bleue délabrée demeure là, fière et fragile. Symbole d’abandon, témoin d’un passé glorieux. Va-t-elle disparaître totalement ? Elle résiste encore — fragile, mais debout…















Promenade dans les hauteurs de Setúbal...


Patrick et moi découvrons les hauteurs de Setúbal, où le soleil d’hiver inonde d’un éclat lumineux les ruines d’un palais jadis somptueux, œuvre oubliée d’un architecte dont le nom murmure encore dans les confidences d’un passant bienveillant. Après avoir figé sur pellicule les murs éboulés et les graffitis qui dansent comme des fantômes sur la pierre lézardée, plus tard sur les hauteurs, nous croisons un homme, surpris, devant son logis, où il vit depuis cinquante ans, ses souvenirs tressés à ces collines ventées. A quelques pas, un panorama s'offre à nous. La ville, en contrebas, déploie ses toits multicolores comme une tapisserie vivante sous le regard complice de l’océan. Ailleurs, une dame ferme à clé la porte de sa maison, me salue d’un sourire, avant d'entrer au proche Café Troino, havre azulejo où un chat siamois au regard d’émeraude trône en maître indolent. Je la regarde s'installer à une table ; elle me sourit. Plus bas, une jeune femme, installée sur un balcon, s’abandonne à la caresse du ciel d’azur immense...