lundi 1 décembre 2025

De Barcelone à Madrid par le train...

    Paola nous accueille au petit déjeuner, son sourire lumineux dissipe les derniers filaments nuageux. Le ciel est grand bleu. À midi, nous confions nos bagages à Ana, puis nous partons explorer les alentours. Le tissu économique est riche de nombreuses échoppes et petits magasins. Les rues sont animées et la diversité humaine tisse un canevas de relations attrayantes. Le murmure des pas rencontre le chant des voix mêlées, tandis que la diversité des visages peint un tableau vivant que j’aime observer. Des gens lisent, absorbés, assis sur un banc, d’autres bavardent en petits groupes ; je remarque, çà et là, des personnes en fauteuil roulant.

    À treize heures, nous sommes de retour à l’hôtel. David prend la commande des mets du déjeuner avec courtoisie. Nous savourons une crème de courge à la noix de coco, servie dans une superbe porcelaine de la marque Churchill, cette céramique anglaise de Stoke-on-Trent dont l’histoire remonte à 1795. Suit une tortilla des plus exquises, où la tendresse des œufs et des pommes de terre enlace le palais dans une harmonie subtile. Son cœur doré conserve une onctuosité et un fondant presque voluptueux qui réjouissent et enveloppent la bouche d’une douceur chaleureuse. Après le repas, Monica, le sourire charmeur, nous restitue nos bagages.

    Nous nous rendons à la gare où, contre toute attente, les bagages des voyageurs sont contrôlés comme dans un aéroport — la paranoïa mondiale se propage comme la peste. Nous intégrons une file d’attente. Notre tour venu, nous déposons nos bagages sur un tapis roulant pour leur exposition aux rayons X. Le ciseau de Patrick est confisqué — aurait-il « détourné » le train ou agressé le conducteur ?! De mon côté, mon Blender de « poche » est confondu avec une bouteille de gaz pour barbecue ! Il me faut ouvrir mon sac-à-dos, ma parole étant insuffisante. Nous intégrons ensuite une seconde file pour le contrôle du code QR de nos billets. Plus de quarante minutes s’envolent, légèrement étourdies, à l’abri d’un temps suspendu. Après le scan salvateur, le passage s’ouvre enfin sur le quai numéro quatre. Nous descendons un escalier mécanique. S’élance alors une « ruée vers l’or », un mouvement frénétique de dizaines de personnes se précipitant vers le train. Tous ces obstacles administratifs et policiers ne laissent guère que cinq minutes pour embarquer. À l’instant où le dernier voyageur accède à son wagon, le train s’ébranle et s’éloigne tranquillement, indifférent à toute cette agitation humaine. Huit minutes de retard dû à des règlements de plus en plus absurdes. Nous avons pris place en voiture sept ; elle est bondée. Deux trains seulement sont directs pour Madrid, sans aucun arrêt — le premier partant tôt le matin.

    Après avoir subi l'inénarrable ballet des scans, files d’attente et confiscations dignes d’un aéroport sous haute tension, il est légitime de se demander si la logique de cette mécanique bureaucratique ne serait point, elle-même, l’incarnation même de l’absurde camusien. La scène surréaliste où le ciseau innocent de Patrick est pris pour une arme de « détournement de train » et mon modeste blender de poche interprété comme une menace de barbecue mobile, révèle une société qui se méfie désormais de tout, même des banalités de la vie quotidienne. Cette paranoïa généralisée, sous le masque de la sécurité, génère plus de frustration et d’absurdité que de réelle protection. Dans cette « comédie policière », nous, voyageurs, devenons des Sisyphe modernes forcés de pousser nos fardeaux à travers les rayons X, dans l’espoir, non point d’atteindre un sommet mythologique, mais juste d’attraper un train à l’heure. Tout se passe comme si l’absurde dénoncé par Camus avait migré de la condition humaine à la condition administrative : un monde où l’homme mérite d’être contrôlé comme un potentiel explosif, où le code QR remplace la raison, et où le temps s’égrène inexorablement dans l’attente stérile. Mais gardons un peu de légèreté : dans cet univers kafkaïen, la véritable ironie est que le train, lui, n’attend point notre soumission à toutes ces règles et législations, il s’éloigne, indifférent, presque moqueur, emportant avec lui la fragile illusion d’un train à l’heure. Nos gesticulations bureaucratiques, cette danse grotesque des humains face aux machines, n’aboutissent qu’à un retard de huit minutes — preuve éclatante que parfois, la sécurité accrue est le meilleur allié du chaos. Ainsi, l’absurdité ne réside-t-elle point seulement dans ces procédures, mais dans leur résultat : un retard supplémentaire pour mieux masquer une efficacité illusoire. Alors, peut-être faut-il, à la manière d’un Sisyphe moderne, rire de bon cœur de ces absurdités, faire de la dérision notre réponse ultime, et transcender le contrôle par un humour désarmant. Car au fond, si la liberté est ce que l’on perd dans ces espaces de suspicion, alors rions-en encore, car il n’est de résistance plus belle que celle du sourire face à l’absurde. Le train roule à trois cent cinquante kilomètres à l’heure. Nos oreilles apprécient peu. Le conducteur cherche-t’il à gommer les minutes de retard ?

    Je reprends la lecture de La Vallée de la peur. Je termine le premier chapitre et je commence le second. Nous arrivons en gare d’Atocha à Madrid après dix-huit heures. Le manteau de la nuit a presque enveloppé la ville. Depuis la gare, nous sommes éblouis par la beauté incandescente du coucher de soleil. L’horizon s’embrase d’une palette flamboyante de nuances pourpres et orangées, griffées de nuages enflammés. Le ciel semble s’être fendu pour laisser s’échapper un fleuve de lave céleste, déversant ses teintes incendiaires sur la ville éblouie. Les cimes sombres de deux cyprès découpent leur silhouette sur ce théâtre de couleurs ardentes et les toits madrilènes s’étirent en ombres chinoises sous cette mer de lumière crépusculaire flamboyante. Nous marchons vers l’hôtel ITC Mora. Les lumières créatives pour les fêtes embrasent également la nuit madrilène. Le beau Pedro nous attribue la chambre 101. Il connaît un peu de français et se fait un plaisir d’échanger quelques mots avec nous. Avant de rejoindre Morphée, je revois le ciel qui offrait un ultime adieu grandiose avant de basculer dans l’obscurité. Cette symphonie chromatique enflammait l’atmosphère et sa splendeur éphémère transformait la capitale castillane en un théâtre d’or et de pourpre…






















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