mardi 2 décembre 2025

De Madrid à Entroncamento au Portugal par le train, via Badajoz en Espagne - Le palais des cigognes...

    Nous quittons l’hôtel Mora à sept heures. L’air est vif. L’aube est à venir. Nous marchons à la lueur des lampadaires. Nous prenons la direction de la gare d’Atocha. En chemin, j’observe le Quiosco Prado qui se réveille. La nuit traîne encore entre les platanes, dans cette lumière jaune qui polit le bitume. Le marchand de journaux plie et déplie le jour comme on tourne une page encore humide d’encre. Sur le trottoir, silhouette sombre sous le toldo marquesina jaune  un auvent rétractable servant à abriter le vendeur, les journaux et les clients de la pluie ou du soleil  il érige des colonnes à roulettes pour disposer magazines, bandes dessinées, mots reliés qui vont monter comme de petites tours de carton et de papier. Je lis sur le lambrequin rouge le mot «¡Holà!» [bonjour]. Les piles des articles à vendre sont éparpillées sur le trottoir, prêtes à participer au rituel quotidien. Le kiosque va exhiber ses rayonnages comme une bibliothèque miniature échouée sur le boulevard. Une affiche éclairée du Banco de España découpe un rectangle de lumière froide, presque irréelle, où une statue de bronze s’affiche comme pour monter la garde devant ce fanum de nouvelles, de rumeurs, de vies empruntées, « promises » aux premiers clients. Autour, Madrid s’ébroue à peine. Quelques passants emmitouflés glissent le long du trottoir, autres silhouettes, pressées, qui regardent sans voir, tandis qu’au loin un bus s’immobilise dans un soupir d’air comprimé. Assise sur le sol, une femme semble commencer sa journée de quête de l’essentiel pour vivre, pour survivre parmi ses semblables, dont la majorité va passer sans la voir, l'esprit occupé les précédant sur leur lieu d’arrivée. Les feux de circulation jettent de brèves éclaboussures vertes sur l’écorce des arbres. Le marchand travaille dans une sorte de routine bien rodée. Il sait que la rue se remplira bientôt de valises à roulettes, de cafés avalés trop vite, de regards encore froissés de sommeil, et que ses piles de journaux deviendront un archipel que l’on traverse d’un geste distrait. Pour l’instant, il est seul avec ces millions de mots qui iront habiter les pensées, dont certains troubleront la paix intérieure des lecteurs, précaire dans notre monde de dysfonctionnement accru. Madrid, à sept heures sept, tient tout entière dans cette vision de lumière ambrée où le jour, doucement, commence à se lire.

    

    Nous longeons el Parque del Retiro. C’est une heure où le parc retient encore son souffle. La ville est déjà éveillée devant les grilles, mais ici, sous les platanes, la nuit hésite à céder sa place au jour qui s’annonce : elle s’accroche aux branches, aux ombres épaisses des murs de pierre, comme une pensée qu’on n’arrive point à quitter. Une impression de mélancolie douce affleure, portée par les feuilles mortes qui tapissent le sol comme un tapis froissé d’or fané. Chacune d'elles représente une seconde envolée, un fragment d’automne dans l’instant, et mon regard se sent soudain plus lent, plus profond, comme si le temps s’épaississait autour des lampadaires, dont la lumière est le personnage principal de la scène. Elle coule en nappe isabelle sur le tronc des arbres, caresse le marbre de la rotonde, accroche les barreaux des grilles avec une tendresse vigilante, à mi-chemin entre veille et rêverie. J’éprouve un sentiment de beauté silencieuse, comme si la fée électricité veillait sur cette entrée du Retiro pour que la nuit n’y soit jamais tout à fait obscure.


    Nous arrivons à la gare Atocha Cercanías. Nous sommes bien en avance pour prendre le train pour Badajoz, en prévision des contrôles similaires à ceux d’hier. Toutefois, il s’avère que cette mascarade sécuritaire nous sera évitée pour ce long voyage vers la frontière du pays. Soulagés et contents, nous attendons l’affichage du quai à la terrasse intérieure d’un café dans une zone chauffée. Patrick sirote un cappuccino. Je mange lentement une banane. Une dame nous demande si elle peut s'installer à la table voisine ; peut-être un reste de distance sociale née de la récente grande farce politico-sanitaire qui a marqué bien des esprits. Avec un grand sourire, je l’invite à prendre place. Elle bouge la table pour l’éloigner légèrement.


    Environ une heure plus tard, nous sommes à bord du train Alvia 190, réputé pour son confort. Chaque billet est revenu à moins de trente euros pour un voyage de près de cinq heures. Le wagon Alvia est un couloir de lumière tiède lancé dans le matin devenu bleu. Sous le plafond crème, les rangées de sièges vert d’eau dessinent un jardin régulier et un damier de dossiers bienvenus que ponctuent les têtes penchées, les épaules endormies et les conversations murmurées. Sur les porte-bagages, les valises forment une frise de couleurs. J’imagine des périples enchanteurs, des retours au pays, sans valise en carton, des départs qui ont peut‑être coûté du courage: chaque poignée, chaque étiquette est une petite biographie enroulée sur elle‑même. Le temps lui‑même a pris un siège dans le train. Deux jeunes filles sont assises devant nous. Un couple plus âgé, peut-être les parents de l’une d’elles, a pris place dans le carré de l’autre côté de l’allée. Certains des sièges vert d’eau, mouchetés de  motifs répétitifs colorés, sont vacants. Le wagon a la respiration feutrée d’un salon en mouvement. Chacun y est à la fois seul et relié, emporté dans la même direction sans partager la même histoire, comme des chapitres distincts rangés sur une même étagère de bibliothèque roulante. Le wagon Alvia est une parenthèse suspendue, un couloir de temps où l’on traverse l’Espagne, tandis que le roulis du train ressemble à une horloge sans aiguilles qui compte les minutes en secousses régulières.


    Je retourne dans l’univers de Sir Conan Doyle. Les rails se dérobent en segments non soudés et le train fredonne un padam padam, un chœur mécanique et lancinant, rythmé par le martèlement régulier des roues frappant les joints, évoquant à la fois la cadence du voyage et la poésie du déplacement sur les anciennes voies. À midi, le train s’arrête en gare de Cáceres. Padam padam. L’arrêt suivant voit la majorité des voyageurs, dont les quatre personnes près de nous, descendre à Mérida, une ville chargée d’histoire et riche en vestiges antiques. Capitale de la région d’Estrémadure, Mérida fut fondée sous le nom d’Augusta Emerita en 25 avant J. C. Elle est aujourd’hui renommée pour son patrimoine romain exceptionnel. Parmi les sites incontournables, se trouve le théâtre romain, l’amphithéâtre et le cirque romain, tous parfaitement conservés, témoignant de la grandeur de cette antique cité. Le temple de Diane, avec ses colonnes majestueuses, et l’aqueduc des Miracles, l’un des plus impressionnants aqueducs romains, sont des merveilles architecturales à ne point manquer. Le pont Romain, qui enjambe le fleuve Guadiana, est un autre témoignage remarquable de l’ingénierie romaine, s’étendant sur près de huit cents mètres. L’Alcazaba, un ancien château maure, offre un contraste intéressant dans la ville en mêlant des influences islamiques à l’héritage romain. Ainsi, descendre à Mérida, c’est plonger au cœur d’une page d’histoire où passé romain et vie contemporaine s’entrelacent sur le fleuve du temps. Nous la découvrirons une autre fois ou pas… Le train, qui repart allègrement d’où il est venu, me permet de photographier l’acueducto de los Milagros [viaduc des Miracles]. Montijo est l’arrêt suivant dans cette dernière heure de voyage qui va nous mener à Badajoz. Padam padam. Nous arrivons à destination à treize heures vingt-cinq. Le ciel bleu est traversé de nuées vagabondes. Carrefour entre Espagne et Portugal, Badajoz a façonné son histoire, son architecture et sa culture, à la croisée des influences ibériques.

    

    Après quatorze heures, nous contemplons le paysage à bord du Raiano, un omnibus régional, diesel, âgé de soixante-dix ans, qui va nous emmener à Entroncamento au Portugal — moins de cent cinquante kilomètres que nous allons parcourir durant un trajet de près de trois heures. Il desservira seize gares. L’intérieur de l’omnibus est simple : une longue allée centrale encadrée de rangées de sièges gris à pois multicolores. Les parois et les coffres à bagages d’un turquoise vif donnent à l’ensemble une atmosphère fraîche, presque balnéaire. Au départ, seize autres personnes ont pris place à bord de ce train qui me donne l’impression d’être familial. Le long de la voie, un immense dépôt Amazon surprend par sa présence inattendue. Ricardo Pinto contrôle nos billets en bon père de famille, courtois et affable. Il tente de prononcer mon nom avec un petit rire devant son orthographe unique. Le prix du voyage revient à moins de sept euros par personne. Ce trajet ferroviaire régional est pittoresque, car il longe le fleuve Tage avec ses châteaux, notamment celui d’Almourol, et traverse différentes régions naturelles comme la forêt de chênes-lièges du haut Alentejo, passant aussi devant les fortifications d’Elvas. Le train Raiano est important, il relie le réseau ferroviaire portugais à celui espagnol — les trains des deux pays ne circulant que sur leur territoire respectif. Nous voyageons au cœur d’un paysage naturel et patrimonial remarquable. Je suis enchanté de cette expérience au charme fou. Nous effectuons un saut de soixante minutes dans le passé pour vivre à l’heure portugaise. Padam padam. Un couple de garçons anglophones, Mike et Malcom, assis à notre droite, discute, décontracté et lumineux, comme s’il flottait dans une bulle légère. Mike lit le magazine Idler qui titre sur Christmas [Noël] Special. Il propose un article intitulé My Salon des Refusés de Mary Killen, qui raconte comment des personnes seules ou sans famille proche peuvent célébrer Noël autrement, dans une ambiance conviviale et détendue, loin du stress habituel des fêtes. Toute la narration est pleine d’humour et témoigne d’une manière originale de célébrer Noël lorsqu’on se trouve en dehors de la cellule familiale classique.


    Le train roulant à une vitesse moyenne de moins de cinquante kilomètres à l’heure, nous avons le temps d’attarder notre regard. J’admire le palais des cigognes, différent des palais humains. Il s’élève dans la lumière douce comme une oasis suspendue entre ciel et terre, sanctuaire d’ailes et de rêves. Pour celles qui le choisissent, ce n’est ni une ruine, ni un vestige, mais la demeure rêvée, aux corniches garnies de nids et aux hauts murs blancs où frottent les brises. Chaque nid est un balcon de conte, tressé de brindilles et de souvenirs de voyage, où les ailes se replient en toute confiance, certaines de retrouver ici, saison après saison, la paix d’un véritable palais aérien. Sur son toit effiloché, chaque cigogne contemple le monde vaste, gardienne d’un refuge fabuleux tissé de silence. Ici, la beauté se révèle dans la paix retrouvée, le partage d’un espace qui, loin de l’abandon, rayonne d’une vitalité discrète et d’une promesse d’éternité ailée, lieu sacré pour les voyageurs du vent. Padam padam.


    À Torrre d’as Vargens, nous attendons l’omnibus qui arrive en sens inverse — les deux trains se partagent l’unique voie ferrée. À la station Santa Margarida, je pense à notre hôtesse à Setúbal qui porte le prénom de la fille naturelle de l’empereur Charles Quint, née en 1522. Le château d’Almourol se dévoile le temps d’un regard. Nous arrivons à seize heures neuf, heure locale, en gare de Encontramento. Ricardo me salue d’une poignée de main sur le quai et me dit :  Enjoy ! La passerelle métallique, qui enjambe les voies, repose sur de hauts piliers et relie les quais par un ruban horizontal fonctionnel, suspendu au-dessus des voies. Des escaliers droits et raides, avec paliers et garde-corps ajourés, y mènent depuis chaque quai, dessinant une ossature géométrique au-dessus du paysage ferroviaire. Dans le second ascenseur qui nous ramène au sol, nous bavardons avec un jeune homme francophone entré avant nous, ravi de cet échange impromptu. Dans les minutes suivantes, nous roulons à bord de la Peugeot grise de Thiago qui nous conduit à l’hôtel Dom Joâo où Manuel et Alice nous attribuent la chambre 102. Une première soirée au Portugal s’offre à nous…














































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