Patrick et moi découvrons fortuitement le Wonderland Lisboa, le grand marché de Noël installé chaque année au Parque Eduardo VII, au-dessus de l’avenida da Liberdade, comme si nous avions trébuché sur une fissure lumineuse entre le monde ordinaire et un royaume enchanté. L’air du soir, légèrement humide, sent le froid du Tage mêlé au parfum de sucre chaud, de cannelle et d’orange, et chaque souffle semble charrier une poussière d’étoiles. Autour de nous, les grands arbres dénudés se transforment en candélabres végétaux : leurs troncs enrubannés de guirlandes dessinent, dans la pénombre, une constellation dorée à hauteur d’homme, comme si le ciel avait décidé de descendre dialoguer avec la terre.
En avançant, nous avons l’impression de pénétrer dans un livre d’images animé. Sous nos pas, le pavement de pierre dessine un labyrinthe de motifs noirs et blancs, et ce chemin graphique nous guide vers le cœur du parc, où s’élèvent les rires d’enfants, les éclats de voix, le cliquetis des manèges. Là-bas, une grande roue, haute comme un miracle, découpe le ciel en segments de lumière ; ses cabines blanches tournent lentement, telles des bougies suspendues, tandis qu’au centre un cercle rouge incandescent respire comme un cœur de Noël. Au loin, entre les silhouettes des immeubles, la ligne sombre du fleuve se devine, témoin immobile de cette fête passagère.
L’arbre de Noël géant surgit soudain, majestueux, drapé de milliers de petites lampes qui s’enroulent en spirale autour de son corps sombre, comme une voie lactée domestiquée. De grosses boules rouge profond et or pâle y flottent, mi-fruits offerts, mi-planètes étonnées, reflétant par éclats les silhouettes qui passent et les regards qui s’y attardent. Patrick et moi restons un instant silencieux, éblouis de cette vision : l’arbre ressemble à un phare planté au milieu d’une mer d’herbe et de rires, un repère pour tous ceux qui, en décembre, cherchent une direction à donner à leurs envies.
Tout autour, les petites maisons de bois, alignées comme un village nordique tombé du ciel, exhalent une chaleur gourmande. Devant un chalet blanc, décoré de poinsettias rouges et d’ampoules claires, une foule patiente dans un brouhaha joyeux : une odeur enivrante de pâte frite, de sucre et de chocolat vient nous frôler. Les mots « Farturas, Churros recheadas » brillent au fronton comme une promesse : des mains agiles plongent la pâte dans l’huile, la roulent dans le sucre, la couvrent de crème, de caramel, de Nutella, et chaque geste a la solennité discrète d’un rite. Une famille partage un long churro brûlant, craquant dehors, moelleux dedans, et, dans ce simple partage, quelque chose d’enfantin remonte à la surface, une innocence, que le froid naissant avec le manteau de la nuit rend presque tangible.
Ailleurs, un carrousel tourne lentement, couronne de lumière dorée. Les chevaux peints, au galop figé, ont des yeux d’émail où se reflètent les néons, et les enfants qui les chevauchent semblent, l’espace d’un tour, devenir de petits cavaliers de conte, lancés vers des royaumes invisibles. La musique un peu éraillée du manège se mêle aux cris joyeux des attractions plus téméraires : un bras mécanique projette vers le ciel des grappes de silhouettes hurlantes, qui, un instant, paraissent flotter au-dessus des arbres avant de retomber dans un éclat de rire. Tout le parc vibre ainsi, dans une pulsation alternée de douceur et d’adrénaline, comme si chaque visiteur y trouvait la forme de féerie qui lui convient.
En longeant la pelouse centrale, nous découvrons la petite maison rouge, nœud géant sur le toit, prête à s’ouvrir sur un cadeau démesuré. Des ballons en forme de montgolfières, rouge vif, veillent autour d’elle, et l’on devine derrière ses fenêtres illuminées la présence du Père Noël, ce vieil ami que personne n’a vraiment cessé d’attendre. Des enfants, bonnet enfoncé sur la tête, écharpe en bataille, s’avancent la main dans celle de leurs parents, les yeux agrandis par l’idée que, peut-être, ce soir, la frontière entre le souhait et la réalité est plus mince que d’habitude. Leurs voix s’élèvent en un chœur spontané de questions, d’exclamations, de « olha! », et cette polyphonie enfantine devient la bande-son la plus vivante de la nuit.
Plus bas, vers le rond-point du Marquês de Pombal, une phrase de lumière trace sur l’herbe un vœu immense : « Feliz 2026 ». Les lettres blanches, presque phosphorescentes, ont la simplicité d’un souhait que l’on adresserait à un ami, et la ville entière semble être ce destinataire secret. La statue équestre, habituellement grave, se retrouve pour quelques semaines parée d’étoiles électriques, comme si même les héros de marbre avaient droit, pour une fois, à un halo de fantaisie. Autour du rond-point, les voitures tournent lentement, prises dans une chorégraphie lumineuse ; leurs phares se mêlent aux décorations de Noël, et tout ce ballet devient étrangement doux, comme un collier de lucioles en mouvement.
Quand la nuit tombe vraiment, l’ensemble du parc bascule dans une intensité nouvelle : chaque guirlande, chaque enseigne, chaque rideau de lumières se détache plus nettement sur le velours du ciel. Nous passons devant la piste de glace, où des patineurs hésitants dessinent des trajectoires incertaines, rattrapant l’équilibre au dernier moment, éclatant de rire quand la chute les menace. Les plus gracieux glissent comme des comètes miniatures, laissant derrière eux un sillage invisible de fraîcheur et de confiance. De stand en stand, le marché déploie ses trésors : bijoux faits main qui scintillent comme des fragments de constellations ; bougies parfumées qui enferment l’arôme d’une forêt, d’une pâtisserie ou d’un foyer ; petits jouets en bois aux roues artisanales, au charme incomparable. Les artisans parlent avec cette lenteur chantante du portugais lisboète, et, même si nous ne saisissons aucun mot, le ton nous enveloppe comme une chaude harmonie. Par moments, un chant de Noël s’élève d’un haut-parleur, se perd entre les branches nues, descend vers la pelouse, remonte le long de la grande roue et se dissout enfin quelque part au-dessus du fleuve, comme un souhait adressé au vent.
Au milieu de cette effervescence, quelque chose d’extraordinairement calme se glisse en nous. Peut-être est-ce le contraste entre la foule mouvante et la solidité des monuments qui bordent le parc, ces façades d’immeubles qui ont vu défiler tant de hivers et qui, pourtant, se laissent encore surprendre par la délicatesse des illuminations. Peut-être est-ce simplement la présence l’un de l’autre, cette certitude tranquille de partager la même lumière, les mêmes parfums, les mêmes sensations, dans un instant qui ne se reproduira jamais exactement pareil. Patrick pose sa main sur mon épaule, et soudain Wonderland Lisboa n’est plus seulement un parc d’attractions : c’est la matérialisation de cette joie discrète, profonde, qui relie les êtres par-dessus la fatigue, les distances et les inquiétudes.
Lorsque nous quittons enfin le parc, légèrement engourdis par le froid mais le cœur étrangement léger, nous nous retournons une dernière fois. Un jeune scout nous vend deux billets pour une loterie ; nous nous sourions. De là où nous sommes, la grande roue forme un halo clair au-dessus des arbres, comme une lune artificielle installée par la ville pour éclairer les rêves de décembre. Les rires s’éloignent, les musiques se mélangent en un murmure indistinct, et pourtant l’impression demeure que, derrière les grilles, le pays du merveilleux ne s’éteindra point tout à fait avec la nuit. Nous repartons en descendant vers l’avenida da Liberdade, emportant avec nous le parfum de sucre et de pin, la rumeur des manèges, et cette conviction intime que, parfois, la beauté la plus simple suffit pour réenchanter le monde…





































Bonjour à vous deux, c'est toujours un plaisir de vous lire et de découvrir toutes ces belles photos très colorées avec ce beau sapin de Noël tout blanc et ses boules multicolores . Encore un très bon Noël pour demain 25 décembre dans la capitale lusitanienne . Bien à vous deux avec de gros bisous de ta Haute - Savoie sans neige ❄️
RépondreSupprimerAprès vérification les habitants de Lisbonne s'appellent les Lisboètes
RépondreSupprimer