Sous le ciel bleu azur où des nuées vagabondent, Patrick et moi nous promenons dans Setúbal, ville écorchée par le temps où les façades, délabrées pour certaines, aux azulejos délavés murmurent des fragments d’histoires oubliées. Par endroits, nous sommes entourés d’un palimpseste vivant où les ruines ocre et les azulejos écaillés des maisons art nouveau, envahies de lierre et de graffitis fugaces, murmurent les cicatrices du temps. Un escalier en colimaçon rouillé grimpe vers des fenêtres inanimées, vestige d’une splendeur manuéline qui s’effrite sous les assauts du sel marin — le style manuélin désigne un style architectural et décoratif portugais qui s’est développé à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, particulièrement sous le règne de Manuel Ier (1495-1521), marquant l’apogée des Grandes Découvertes.
Sur un mur, le visage souriant d’une femme aux yeux oniriques, à la longue chevelure, accompagné de l’inscription Follow your dreams [Suivez vos rêves], semble dialoguer avec ces ruines majestueuses, comme si la jeunesse urbaine lançait un défi poétique aux réalisations d’autrefois. Nous côtoyons les témoignages d’une ville qui, malgré ses ruines architecturales, célèbre toujours la beauté et l’imaginaire. Dans un rond-point, un arbre fleuri au bouquet de fleurs fantastiques jaillit près de constructions de caractère rouges. L’Academia Luísa Todi, du nom de l’illustre cantatrice setúbalienne, dédiée aux arts depuis 1961, veille noblement sur ce patrimoine contrasté, rappelant qu’ici, depuis plus de soixante ans, l’art et la musique persistent à enchanter les cœurs, défiant l’oubli qui menace ces demeures aristocratiques aux balcons de fer forgé. Une pile de livres géants devant l’académie, à la façade grenat et crème, tisse un dialogue entre les époques. Entre ciel diurne, où dansent des nuages et où flotte un croissant de lune pâle, et pavés de calçada portugaise, notre déambulation devient une réflexion sur la fragilité des civilisations, où chaque azulejo ébréché, chaque corniche éventrée, raconte l’inexorable passage des saisons et l’espoir vibrant des hommes qui refusent de laisser mourir la mémoire.
La calçada portuguesa, ou chaussée portugaise, désigne un pavage traditionnel portugais composé de petites pierres de calcaire blanc et de basalte noir (ou parfois d’autres couleurs comme le rouge ou le jaune), disposées de manière irrégulière ou régulière pour former des motifs décoratifs, géométriques ou mosaïques sur les trottoirs, places et espaces publics. Apparue sous sa forme moderne à Lisbonne entre 1840 et 1846 lors des travaux au château de São Jorge, sous la direction du général Eusébio Pinheiro Furtado, elle puise ses origines dans les techniques romaines antiques et les influences mudéjar, popularisée après le tremblement de terre de 1755 pour la reconstruction des villes. Symbole de l’identité portugaise, exportée dans les anciennes colonies comme le Brésil ou Macao, elle exige un savoir-faire artisanal précis (techniques comme le "malhete" ou la calçada au quadrado) et crée des œuvres d’art au sol.
Nous entrons dans la nouvelle boutique TEDI, fraîchement inaugurée en décembre 2025 rua José Pereira Martins qui injecte une vitalité colorée au cœur des vestiges, son ours bleu et les chariots évoquant un joyeux consumérisme. Le prix de la quasi totalité de nos emplettes se monte à un euro.
Ces visions de Setúbal, entre sublime et nostalgie, inspirent la mémoire où l’âme portugaise, entre océan salé et rêves infiniment recommencés, se déploie en métaphores de résilience, nous invitant à suivre nos propres infinis…















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