Patrick me photographie avec Fernando Pessoa. Soudain, le bronze s'anime sous mes doigts quand je pose par jeu ma paire de lunettes sur le nez de l'écrivain coiffé d'un chapeau de bronze. Le temps se fissure comme un miroir brisé. Sans m'en rendre compte, j'ai effleuré un seuil invisible, et le tumulte de la rue se fait subitement aussi silencieux qu'une page blanche. Dans la lumière dorée de Lisboa, Fernando Pessoa, détaché de son siècle, se redresse à peine, juste assez pour que ses yeux métalliques s'emplissent d'une lueur humaine. Entre la statue, libre maintenant de mobilité, et mon visage ébahi, le temps se plie comme un azulejo que l'on courbe — le café A Brasileira do Chiado devient alors un théâtre intérieur où tous les personnages de Pessoa se penchent pour m'écouter, voyageur venu d'un ailleurs.
Nous voilà, lui et moi, assis sur ces deux chaises qui n’appartiennent plus au trottoir de la Rua Garrett mais à un café métaphysique où se rencontrent tous les hétéronymes de l'existence. Mon cœur pulse au rythme du sien qui n’a jamais cessé de battre dans l’encre de ses poèmes. L’instant s’étire, se dilate, nous enveloppe d’une bulle d’éternité où le passé et le présent fusionnent. Je sens dans ce contact de chair et de métal la fraternité de tous les voyageurs de l’âme, de tous ceux qui cherchent au-delà des apparences. Les passants continuent de circuler autour de nous dans leur temporalité ordinaire, mais nous deux, le poète disparu et le voyageur éphémère, nous existons ensemble dans cette faille du temps, là où seuls les rêveurs osent s’aventurer.
Quand l’objectif de Patrick capture mon image, il ne photographie point seulement deux silhouettes côte à côte, mais l’impossible dialogue entre deux âmes que quatre-vingt-dix années ne peuvent séparer. Alors, dans l’infime distance illusoire qui nous distingue, naît une connivence intemporelle : j’offre mon sourire et ma joie de vivre au poète et Fernando me rend, en écho, la musicalité douce d’une phrase jamais écrite, comme si les pavés eux‑mêmes chuchotaient que la vraie patrie n’est ni un pays ni une époque, mais cet unique instant où deux présences se reconnaissent hors du temps : Dans le bruissement discret des pas pressés, nous partageons, André, un même silence, toi venu du futur et moi resté sans corps, et ce silence a connu plus de nous que tous les poèmes que j’ai signés…
Et Fernando poursuit : Vous voyagez, André, et moi, outre les années passées en Afrique du Sud, je n’ai plus jamais quitté Lisbonne. Pourtant, nous sommes frères dans l’exil le plus profond — celui de n’être jamais complètement là où nous sommes. Vous pensez peut-être que j’ai inventé mes hétéronymes par artifice littéraire, mais je vais vous confier un secret que je n’ai jamais écrit : chaque lieu que vous photographiez devient un de vos hétéronymes. Chaque ville où vous posez vos pas vous dépossède un peu plus de celui que vous étiez, et vous rend un peu plus riche de celui que vous ne serez jamais. La vraie saudade — un mot portugais intraduisible désignant un sentiment complexe de manque mêlé à la fois de nostalgie et d’espoir — n’est point la nostalgie d’un lieu perdu, c’est le vertige de tous les soi-même que nous abandonnons à chaque coin de rue. Patrick vous, te photographie, comme pour montrer que tu existes, mais moi je te le dis : nous n’existons que dans les intervalles entre deux images, dans l’espace blanc entre deux mots, dans le silence entre deux battements de cœur. Tu écris tes chapitres en croyant raconter tes voyages, mais en vérité, tu cherches le chapitre qui n’existe point encore — celui où tous tes visages se reconnaîtront enfin dans un seul regard. Continue le nomadisme, continue « d’errer », car seuls les errants savent que la destination n’est qu’un prétexte pour se perdre magnifiquement…














































Encore de bien belles photos du Portugal . J'aime beaucoup la petite voiture jaune ... Je pense que vous profitez de la douceur de ce pays, ici il fait froid et on ne voit pas le soleil, c'est un peu triste mais c'est l'hiver . Donc c'est normal . Bon Noël à tous les deux . De gros bisous chaleureux de ma part
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