Lors du petit-déjeuner, j’aperçois un enfant d’une dizaine d'années qui se restaure avec ses parents à une table voisine. En sortant, je lui lance un « Buon dìa » spontané. Il m’offre un sourire. Nous quittons l’hôtel de charme à dix heures, sous un ciel d’un bleu d’azur. Un autre Antonio nous prend à bord de sa Toyota Camry noire. Nous roulons sur l'autoroute « Ruta de la Plata » en direction de Séville. Le paysage se déploie en plaine à perte de vue, vaste et silencieux comme une pensée sans bords.
À un moment donné, un barrage de police nous arrête. Une dizaine de policiers verbalisent les personnes dont le véhicule a été signalé en amont par d’autres policiers. Un agent de la Guardia Civil de Tráfico m’inflige une amende de cent euros pour non-port de la ceinture de sécurité — je t’invite à lire une réflexion philosophique à ce propos après ce récit et les photos du jour—, amende qui entraîne un règlement immédiat, en espèces ou par carte de crédit. « Je ne savais pas », comme je lui dis en anglais. Je pense que notre chauffeur aurait pu m’en avertir — ce silence-là aussi a une portée.
Plus avant, nous traversons le tunnel de la Media Fanega. Au niveau de la ville de Guillena, nous voyons sur la gauche une mer de panneaux solaires. Cette vaste installation appartient au parc solaire photovoltaïque de la région de Séville, l’une des plus ensoleillées d’Europe. L’électricité produite est injectée dans le réseau national espagnol — le REE, Red Eléctrica de España — et alimente des dizaines de milliers de foyers andalous : chapeau ! L’Espagne est aujourd'hui l’un des premiers producteurs d’énergie solaire du continent, et cette plaine que nous traversons en est l’un des poumons silencieux.
J’écris durant la suite du trajet une longue réflexion, empreinte de philosophie, liée à l’interpellation dont j’ai été l'objet — le mot « objet » étant bien de circonstance. Antonio nous dépose à midi devant la gare de Sevilla Santa Justa. Il me tapote l’épaule dans une sorte de geste consolateur, mi-sympathie mi-remords. Ressent-il une certaine culpabilité née de son manque de professionnalisme ? La gare a été construite pour l’Expo 92 : vaste, fonctionnelle et sans charme.
Nous déjeunons au buffet Deliquo : haricots verts plats et pommes de terre. Quand la porte A et le quai 5 s'affichent sur les écrans, nous nous dirigeons vers le contrôle des bagages. L’entrée de la porte B, elle, demeure libre et sans filtrage — singulière cohérence. La porte A doit concerner les trains dont Madrid est le terminus. Lors du contrôle au scanner, notre couteau de cuisine — présent dans la valise cabine de Patrick, et qui nous suit fidèlement sur la péninsule ibérique —, nous est confisqué et jeté dans un container sur le couvercle duquel se lisent ces mots en espagnol : à détruire. Comment est-il possible de détourner un train… qui roule sur des rails vers une destination donnée ? Il ne se déplace point dans les airs comme un avion qui, lui, peut être détourné. Il y a dans cette confiscation quelque chose qui dépasse l’anecdote. Elle illustre une dérive profonde de nos sociétés contemporaines : la sécurité, brandie comme valeur suprême et indiscutable, justifie désormais des contrôles dont la logique échappe au simple bon sens. Un couteau de cuisine dans une valise enregistrée, sur un train qui ne peut aller qu’où ses rails le mènent — voilà l’ennemi que l’on traque. Pendant ce temps, la porte B reste ouverte. C’est là le visage le plus troublant du contrôle liberticide : non point sa rigueur, mais son arbitraire. Il ne protège pas vraiment — il habitue. Il normalise le geste de la fouille, l’acceptation muette, la remise de soi à une autorité qui n’a plus à justifier ses décisions. Kafka n’aurait aucunement renié ce container !
Nous entrons en gare de Córdoba Julio Anguita à quinze heures quinze. Nous prenons un taxi, et le prix de la course se lit en temps réel sur le miroir du rétroviseur — transparence bienvenue, pour une fois. Vingt minutes après notre arrivée à Cordoue, Fernando nous accueille à l’entrée de la résidence sur la Plaza San Ignacio de Loyola, monte avec nous jusqu’au cinquième étage et nous livre les secrets du logement avec la patience d’un hôte accompli. Nous nous installons, puis sortons aussitôt, comme pour apprivoiser la ville. Quelques pas suffisent pour entrer au supermarché Alsara. Nous remontons les courses. Puis nous allons au Starbucks sur la plaza de Las Tendillas, où Bea — pour Beatriz — nous accueille avec ce un sourire, bien sincère celui-là. Nous sirotons nos boissons en terrasse : infusion à la menthe et café latté. La température flirte avec les 25° Celsius.
Les minutes nous trouvent ensuite chez El Corte Inglés, où nous achetons une bouilloire toute simple et quelques articles de vaisselle — les placards de la cuisine étant quelque peu dégarnis. Puis nous revenons tranquillement chez nous pour cette première soirée cordouane.
Ce soir, dans cet appartement devenu notre chez-nous, je songe à cette journée étrange. Un couteau confisqué, une amende infligée, et pourtant — Córdoba, lumineuse et indifférente à nos mésaventures, nous a ouvert ses bras sans nous demander nos papiers. Il y a peut-être là un message : les villes sont plus généreuses que les États qui les administrent…


















































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