lundi 2 mars 2026

Flânerie dans Lisbonne qui aime à nous surprendre - un ange s'envole...

 

    Après un déjeuner chez Honest Green, Patrick et moi cheminons dans les rues de Lisbonne, portés par cette légèreté particulière que confère la ville aux promeneurs sans destination précise. Le ciel est de nacre, suspendu au-dessus des toits dans un devenir indécis. J’aime lever les yeux et regarder le linge qui sèche aux fenêtres des façades revêtues d’azulejos vert céladon — composant parfois des natures mortes involontaires — dans de légères confidences murmurées lorsque les murs sont très proches. Les pavés calcaires résonnent sous nos pas. Quelque part, un scooter pétarade et disparaît. 


    Soudain, surgit un immeuble recouvert d’une fresque monumentale aux idéogrammes en relief sur fond de ciel nuit — une écriture que le vent pourrait avoir jetée là en artiste. Au pied, de jeunes graffeurs ont répondu en turquoise et en bulles créatives. De l’autre côté de la rue, une fresque colossale envahit le flanc d’un immeuble : Méduse en camaïeu de bleus, serpents et regard minéral, émergeant d’un carrelage de faïence traditionnel. Lisbonne s’amuse à composer dans sa propre mythologie ; la ville dialogue avec elle-même, dans des langues que seuls les murs comprennent.


    À deux pas d’un immeuble aux lames de verre et d’aluminium brossé, une tête de bronze nous séduit. Elle est là, posée sur son socle comme si elle venait d’émerger du sol, le visage dessiné pareil à une carte au trésor ouverte sur l’infini de la pensée. Une plaque de métal nous renseigne : Hopare, « Paréidolie », 2021. La paréidolie — cet art de voir, dans une illusion sensorielle, des formes familières dans des motifs aléatoires comme des nuages ou des rochers. Nous sourions. 


    Avant de traverser une allée futuriste, nous donnons un dernier regard à la flèche cubique de béton précontraint, aile improbable d’albatros figée dans l’élan. Des jeunes gens, là-haut sur le balcon brut, nous font signe de la main. Nous leur répondons. Ces petits gestes entre inconnus sont universels. Nous traversons l’allée futuriste qui s’étend sous une canopée monumentale pourvue de lames de béton strié successives au-dessus de nos têtes, comme les côtes immenses d’une nef céleste, filtrant la lumière en rais obliques dansant sur le sol poli. Les tours jumelles, dressées de part et d’autre, encadrent ce portail à l’espace réinventé.


    Nous bifurquons dans les ruelles. Nous admirons un palais rouge sang et blanc qui surgit entre les arbres dépouillés : la Casa Chafariz jouxte la fontaine baroque du Chafariz da Esperança, joyau pombalin du XVIIIe siècle taillé par Mardel et Blasco pour abreuver Lisbonne après le tremblement de terre depuis l’Aqueduto das Águas Livres — aqueduc monumental du XVIIIe siècle construit pour capter les sources de Belas et approvisionner la ville en eau potable par gravité. Les bassins hiérarchisés cascadent sous un fronton royal orné de carrancas grimaçantes, tandis que la Casa, gérée par Hermitage Castelo, veille comme un gardien patrimonial.


    Ailleurs, une bâtisse entièrement habillée d’azulejos bleutés aux balcons de fer forgé abrite le café-restaurant Sunday Brunch qui s’épanouit au rez-de-chaussée. Un mur carrelé de jaune dévoile ses panneaux de faïence : abstraits, géométriques et fleuris.


    Plus tard, nous arrivons au Time Out Market, à l’enseigne en lettres blanches sur fond noir. À l’intérieur, l’animation est à son comble : sous une verrière industrielle, des centaines de personnes mangent, boivent, grignotent, se frôlent, tandis que des bannières typographiques en trois dimensions — Food Cultures, Delicioso — flottent comme les étendards d’une fête continuelle.


    Ensuite, nous allons chez Pingo Doce. Soudain, nous voyons, sur la corniche de béton de la gare, un ange en sweat-shirt à capuche et short verts, les ailes déployées, tenant un tournesol dans une main, qui s’apprête à prendre son envol. Patrick parvient, in extremis, à le filmer quand il s’élève dans le ciel dans des volutes de lumière. Lisbonne aime à nous surprendre aujourd’hui…

























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