samedi 21 mars 2026

Nous franchissons la Puerta de Almodóvar...

 

    La Puerta de Almodóvar se dresse devant nous comme une sentinelle de pierre. Cette porte romaine, rebâtie par les Arabes au XIV° siècle sur les fondations d’une bab wisigothique, fut l’une des sept entrées qui perçaient la muraille de la médina. Son nom viendrait de l’arabe al-mudawwar — le rond, le circulaire — peut-être en référence à la tour qui la flanque, trapue et massive, couronnée de merlons en dents de scie dont les pointes semblent vouloir déchirer le ciel andalou. C’est par cette porte que sortirent, dit-on, les philosophes bannis : Averroès lui-même, le grand Ibn Rushd, fut chassé de Cordoue en 1195 sous la pression des théologiens almohades, lui qui avait osé réconcilier Aristote et l’islam. La pierre garde le silence sur cette infamie.


    Nous franchissons le seuil. L’autre rive du temps nous absorbe. Les ruelles de la Judería s’ouvrent dans une frénésie touristique. Les murs sont blancs — d’un blanc qui n’est pont l’absence de couleur mais une affirmation, presque une insolence face au ciel teinté de gris aujourd’hui. Des bougainvilliers en flammes roses débordent des balcons sans prévenir. Nous passons devant la Casa Bravo, dont la terrasse déborde sur les pavés ; des gens mangent, boivent, parlent fort, indifférents à la muraille médiévale qui les surplombe à vingt mètres. Il y a quelque chose de très espagnol dans cette désinvolture face au passé — non point l’oubli, mais la cohabitation naturelle avec les siècles.


    Puis les rues se resserrent encore. Une boutique d’artisanat maure cède la place à un jeune homme en costume gris anthracite, la cravate noire à motifs impeccablement nouée, qui pousse un landau beige sur les pavés disjoints avec une gravité de père nouveau. Le contraste est saisissant : cet homme sorti d’un tableau de Zurbarán qui promène son enfant dans les ruelles où Maïmonide naquit en 1138, à deux pas. La ville absorbe tout — le médiéval et le contemporain, le solennel et l’ordinaire — sans que rien ne paraisse incongru.

    

    Plus loin, une façade arrête nos pas. Ce n’est point un monument répertorié, pas une plaque explicative. C’est simplement une maison dont la porte et les fenêtres sont encadrées d’une dentelle de pierre sculptée, arabesque et gothique confondus, comme si deux mains différentes avaient œuvré côte à côte sans s’en rendre compte. La convivencia — cette coexistence fragile et féconde des trois cultures qui fit de Cordoue, au X° siècle, la ville la plus peuplée d’Europe occidentale — a laissé ici moins une trace qu’une belle cicatrice. Un clocher rose et crème surgit entre deux toits, imprévu, comme une note haute dans une mélodie. Ses cloches sonnent. Personne ne lève la tête.


    La Plaza de la Trinidad s’ouvre soudain, après le labyrinthe des ruelles, avec le soulagement d’une respiration retrouvée. L’église qui lui donne son nom occupe le fond de la scène comme un acteur qui n’aurait point besoin d’entrer — il est déjà là, il a toujours été là. Sa façade crème bordée de rouge délavé, son clocher à trois corps superposés d’où pendent des cloches sans âge, son portail baroque chargé de colonnes torses et de saints en niche : tout cela appartient au XVIII° siècle, mais le XVIII° siècle lui-même s’est bâti sur les ruines d’un couvent de Trinitaires fondé au XIII°, lequel s’était installé sur un quartier wisigoth qui recouvrait lui-même une insula romaine. Cordoue est ainsi : une ville à palimpseste, où chaque couche de civilisation a eu le charme de ne point tout à fait effacer la précédente. 


    Une terrasse de café s’est installée au pied de l’église. Les gens y boivent leur café con leche sous les parasols blancs, dos au baroque, face à la rue qui vit. Une statue de bronze — un ecclésiastique au maintien pensif, les mains croisées dans les plis de sa soutane — contemple cette scène. Patrick s’arrête pour photographier le clocher. Je le regarde faire, et quelque chose me traverse : cette façon qu’ont les voyageurs de lever les yeux et d’appuyer sur un déclencheur, comme pour retenir ce qui, par définition, ne peut pas l’être. Le temps d’une flânerie comme celle-ci n’est aucunement le temps de l’histoire — il n’est ni la durée des pierres ni l’éternité des monuments. C’est un temps intermédiaire, presque clandestin, où nous glissons entre les siècles sans appartenir à aucun. Nous ne sommes plus tout à fait contemporains de nous-même. Nous devenons, l’espace d’un après-midi cordouan, deux figures parmi d’autres dans un tableau dont personne ne choisira le titre. Les cloches sonnent à nouveau — trois coups, sans raison apparente, comme une ponctuation dans un texte dont la langue nous est encore inconnue. Puis le silence revient, et la ville reprend son souffle…


















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