À dix heures, Carlos nous conduit à la Estação Ferroviária do Rossio. Il y a dans les gares une magie silencieuse — celle du devenir, le temps d’un trajet, d’être quelqu’un de nouveau. Le train de 10h41 s’éloigne des quais dans un souffle et file vers l’ouest, bondé de citadins et de touristes. La ville s’efface. Les façades des azulejadas cèdent la place aux collines, et l’air, déjà, sent différemment.
Nous arrivons à Sintra à onze heures vingt. La gare déverse ses voyageurs dans une file patiente, rituel d’entrée dans un monde à part. Car Sintra vit à la lisière du réel — elle appartient à cette catégorie de lieux qui ont décidé, il y a longtemps, de se soustraire au temps ordinaire.
Les billets achetés pour une visite à quatorze heures trente, nous voilà en chemin pour déjeuner au Taj Palace, où les épices tissent leurs histoires dans les saveurs et l’or des sauces. Le repas terminé, nous commandons une voiture et attendons sur le trottoir, dans cette suspension légère qui précède les découvertes. C’est là que Jean nous aborde — il connaît des Portugais établis en Suisse, ces fils invisibles qui courent entre les nations et rappellent que les frontières existent que sur le papier et dans la tête des élites. Anderson nous conduit au château de Pena. Les virages ponctuent une ascension vers les sommets.
Et alors — nous levons les yeux, éblouis !
Le Palais, immense dans sa diversité, se dévoile dans une magnificence surréaliste, accroché à la roche comme une hallucination de pierre et de couleur. Ocre, rouge sang, gris de granit, or des coupoles : regardons-nous un château ou le songe d’un château ? Nous suivons le chemin de ronde qui surplombe le paysage, et la vue porte loin, très loin — jusqu’aux plis verts des collines, jusqu’à la mer qui brille comme une pensée fugace, jusqu’à l’horizon où le monde devient flou et se confond avec le ciel. Nous croisons le couple grec qui était assis devant nous dans le train — un jeune homme indien avant cédé complaisamment sa place au monsieur pour qu’il puisse être à côté de sa compagne.
En attendant la visite, je plonge dans l’histoire de l’homme à l’origine de ce joyau de pierre et de légende. Ferdinand II — de son nom complet Ferdinand Auguste François Marie de Saxe-Cobourg-Gotha — naquit en 1816 à Vienne, prince d’un monde germanique imprégné de romantisme et de mélancolie. La vie le conduisit au Portugal, où son mariage en 1836 avec la reine Marie II fit de cet étranger sensible un roi consort. Il aurait pu n’être qu’une silhouette dans l’ombre du trône. Il choisit d’être un bâtisseur de rêves. Polyglotte, musicien, peintre, mécène — il fut surnommé le Roi-Artiste, titre rare qui dit tout de ce qu’il était : un homme pour qui la beauté était source de bien-être et d’épanouissement. En 1838, il acquit les ruines du monastère hiéronymite [Jeronimo] de Pena, calciné par le tremblement de terre de 1755, ce séisme qui avait englouti une époque entière dans ses failles. Là où d’autres n’auraient vu que décombres et abandon, Ferdinand vit une page blanche offerte à son imagination. Épris d’éclectisme — cette audace de mêler ce que l’histoire a séparé — il rêva d’un palais grandiose qui serait une synthèse du monde : gothique et mauresque, Renaissance et manuélin, Europe et Orient, passé et désir d’éternité. Il confia la direction de l’ouvrage au baron von Eschwege et, ensemble, ils orchestrèrent, de 1840 à 1885, la lente matérialisation d’un songe. Quarante-cinq ans d’audace architecturale et d’obstination créatrice. La réalisation du rêve de ce visionnaire romantique s’étira ainsi comme une vie entière consacrée à une seule œuvre. Il ne s’arrêta nullement aux pierres. Ferdinand façonna aussi le parc alentour — 85 hectares peuplés d’espèces exotiques venues des quatre coins du monde, créant ainsi le plus grand arboretum du Portugal. Un jardin qui est lui-même une philosophie : celle que la beauté n’appartient à aucun pays, qu’elle transcende les frontières, qu’elle se laisse greffer et transplanter, qu’elle pousse là où on lui fait confiance. Après la mort de Marie II en 1853, Ferdinand régna comme régent, puis légua Pena à la couronne, qui en fit un monument national en 1910. Le roi-artiste s’effaça, mais le château demeura — paradoxe magnifique : les hommes passent, et leurs rêves, parfois, restent debout.
La visite du palais nous offre de découvrir quelques salles meublées dans l’esprit du siècle qui l’a vu naître. L’escalier en colimaçon tourne sur lui-même comme une pensée qui cherche où se poser. Nous pénétrons dans la Grande Salle, espace de réceptions et de divertissements, avec ses chandeliers dorés et ses fauteuils de cuir bordeaux, sa table de billard installée en 1865, témoignage de jours oisifs et souverains. Nous traversons, nous regardons, nous rêvons, nous tentons d’entendre dans le silence des objets ce que les vivants ont oublié de transmettre. Dehors, sur une terrasse surplombant le chemin de ronde, la vue embrasse le château des Maures perché sur son éperon rocheux — autre vestige, autre rêve, autre impermanence.
Plus tard, quand le rêve se termine, Gurjit nous ramène à la gare à bord d’une Dacia blanche. Il conduit à tombeau ouvert dans les rues et ruelles aux pentes vertigineuses. Dans les minutes suivantes, nous sommes voilà à bord du train qui nous ramène à Lisbonne. La montagne s’éloigne. Sintra reprend sa distance de légende. Et nous gardons au fond de notre cœur une certitude étrange et douce : que certains lieux ont été construits non pour durer, mais pour nous rappeler que la beauté, elle, transcende le temps et l’espace.
Quelque part entre Sintra et Lisbonne, dans le balancement du train qui nous ramène, je pense à Ferdinand et à Louis II de Bavière. À tous ceux qui, un jour, ont cru qu’il était possible d’arrêter le temps en lui construisant une demeure digne de lui — le temps, bien sûr, a souri de l’offre ; mais il a gardé les châteaux. J’entends dire que le temps détruit tout. Peut-être. Mais il arrive qu’il fasse exception — pour les rêves assez obstinés, assez colorés, assez fous pour lui tenir tête, comme celui de Ferdinand, rêveur sur ces rochers avant que la première pierre ne soit posée, et Louis, de l’autre côté des Alpes, les mains tendues vers le même horizon impossible. Il les a vus tous deux créer, s’effacer, comme s’effacent tous les hommes. Et il a vu aujourd’hui des centaines inconnus — comme Patrick et moi — traverser les couloirs du Palais de Pena, lever les yeux vers ces coupoles, admirer dans la pierre quelque chose que les mots ne savent point tout à fait nommer…. Et il a encore souri…
















































































Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire