Patrick et moi longeons le Paseo de la Constitución sans savoir, d’abord, que nous marchons sur de l’eau morte. Un panneau sombre aux lettres orangées nous arrête : sous nos pieds coule — ou plutôt ne coule plus — la Huerva, rivière domestiquée, enfouie dans les années 1920 sous la volonté d’urbanistes pressés d’agrandir la ville. Ce qui fut pendant des siècles un cours d’eau, la limite méridionale de Zaragoza, est devenu boulevard. La ville a avalé sa propre rive.
Je m’attarde sur le détail que la plaque livre presque en passant, entre deux sculptures : en 1923, trois fonctionnaires municipaux — Yarza, Boente, Octavio de Toledo — sont assassinés ici même, ou presque. Un an plus tard, Joaquín Tobajas sculpte leur mémoire dans la pierre. La ville honore ses fonctionnaires, dit le texte avec cette gravité castillane qui n’explique rien et n’a plus besoin de le faire. Trois noms, une date, et le silence du paseo autour.
Nous obliquons vers la Plaza de los Sitios. Le nom sonne comme un avertissement. Los Sitios — les Sièges. Deux d’entre eux, 1808 et 1809, quand Napoléon envoie ses armées prendre Zaragoza et que Zaragoza, simplement, refuse. Un panneau d’exposition en plein air montre une gravure d’époque : un homme debout devant les ruines de Santa Engracia, chapeau haut-de-forme, fusil appuyé contre la hanche, regard dirigé vers quelque chose hors champ — la mort, peut-être, ou la victoire, les deux se ressemblent dans ces moments-là. Souvenez-vous… le 15 juin 1808… premier jour de l’assaut français, les troupes impériales se brisent contre des murs d’adobe défendus à mains nues. L’adobe : de la boue séchée. Contre les canons de l’Empire, de la boue séchée et du courage avaient tenu. Assis sur le dossier d’un banc, un homme joue de la guitare — se souvient-il ?
Patrick s’amuse d’un autre panneau, blanc et bleu, municipal et tranquille : Parque de Mayores. Sous le nom du parc, une liste de recommandations : un espace de fitness réservé aux adultes et aux adolescents de plus d’un mètre quarante. Consulte ton médecin avant usage. Arrête l’exercice si tu ressens douleur ou fatigue. Au milieu d’une place qui commémore l’un des sièges les plus héroïques de l’histoire espagnole, la mairie de Zaragoza installe des vélos stationnaires pour retraités et leur prodigue des conseils de prudence élémentaire. Il y a quelque chose de vertigineux dans cet écart : ici on mourait par milliers pour quelques mètres de rue, aujourd’hui on pédale doucement en regardant les magnolias.
Plus loin, une enclave verte clôturée accueille les chiens du quartier — Área Canina, Plaza de los Sitios — avec ses propres règles affichées en lettres blanches sur fond sombre : laisses obligatoires, portes fermées, responsabilité du propriétaire. Les chiens s’ignorent ou se reniflent sous les platanes centenaires dont les racines, quelque part en profondeur, plongent peut-être dans la terre de 1808.
Je songe à tout ce que ce sol contient. La Huerva invisible. Les morts du Siège. Les fonctionnaires assassinés. Et par-dessus tout cela, des retraités qui pédalent, des enfants qui courent, des chiens en laisse, et Patrick qui photographie un panneau sur lequel il est écrit qu’il faut tenir sa chienne en chaleur à l’écart de la zone canine.
Zaragoza a cette façon de superposer les temps sans jamais les réconcilier — et c’est exactement pourquoi l’ennui est introuvable...
















































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