Après avoir flâné le long de la rue piétonne Alfonso 1er, Patrick et moi tombons sous le charme de la Plaza de Nuestra Señora del Pilar dès les premiers pas sur ses dalles infinies. La place est immense — l’une des plus vastes d’Espagne —, et cette démesure n’est point vanité : elle est à la mesure de ce qu’elle contient, de ce qu’elle a vu, de ce qu’elle porte encore dans ses pierres blondes. Le ciel d’Aragon, aujourd’hui, hésite entre le gris et le bleu, et cette lumière incertaine convient parfaitement à une cité qui a toujours vécu entre deux mondes.
En face de nous se dresse la basilique del Pilar, et nous restons d’abord silencieux. Ses onze coupoles habillées de tuiles vernissées aux motifs géométriques bleus, verts et jaunes évoquent davantage un palais oriental qu’une église chrétienne, héritage inconscient des siècles maures qui ont façonné cette terre. Quatre tours carrées aux coupoles vert-de-gris l’encadrent comme des sentinelles. La façade baroque, chargée de sculptures, semble vouloir tout dire en même temps — saints, anges, volutes, armoiries —, comme si la pierre avait pris peur du silence. L’édifice actuel fut commencé en 1681 sur les plans de Francisco Herrera le Jeune, puis poursuivi et modifié pendant plus de deux siècles. Des ouvriers y travaillaient encore au XXe siècle : les deux tours de façade ne furent achevées qu’en 1961. Une cathédrale en construction permanente, comme si Zaragoza ne pouvait se résoudre à considérer son monument comme terminé.
À l'intérieur repose la colonne de jaspe sur laquelle, selon la tradition, la Vierge serait apparue à saint Jacques l’Apôtre en l’an 40, alors qu’il prêchait sur les rives de l’Èbre. Elle lui aurait demandé d’élever en ce lieu une chapelle. Ce récit en fait l’un des plus anciens lieux de culte marial d’Occident, et la dévotion qu’il suscite reste aujourd’hui d’une intensité rare : chaque 12 octobre, des centaines de milliers de pèlerins envahissent cette place pour la fête du Pilar. Les dalles que nous foulons avec légèreté ont alors le poids d’une marée humaine.
Patrick s’arrête devant la statue de Goya. Le peintre est là, en bronze, debout sur son piédestal de marbre blanc, palette à la main, regard tourné vers la basilique qui l’a vu grandir spirituellement — il est né à Fuendetodos, à une cinquantaine de kilomètres d’ici, et c’est à Zaragoza qu’il a forgé sa technique, peignant les fresques de cette même basilique… avant de subjuguer Madrid et l’Europe. Deux figures féminines en bronze l’accompagnent à ses pieds, installées sur des socles de granit rose : l’une détendue, l’autre altière — dans leur posture l’écho de ses Majas. Elles le regardent sans le voir, éternellement disponibles à son regard de peintre, dans cette immobilité que seul le bronze autorise.
Les Majas — ces deux tableaux jumeaux et scandaleux, peints aux alentours de 1800, représentent la même femme allongée, d’abord vêtue, puis nue, dans une pose identique d’abandon souverain. La Maja desnuda valut à Goya d’être convoqué devant l’Inquisition : non point tant pour la nudité — la peinture en connaissait d’autres — que pour ce regard. La femme y fixe le spectateur sans honte, sans détour, sans la distance mythologique qui autorisait d’ordinaire la nudité en peinture. Ce n’est aucunement une Vénus, ni une allégorie : c’est une femme, et elle vous regarde. Son identité est restée sans certitude — la duchesse d’Albe, maîtresse présumée du peintre ? une inconnue ? le mystère resta entier, et Goya ne le dissipa jamais. Les deux statues de bronze sur la place semblent gardiennes de ce secret.
C’est alors qu’une musique nous parvient, portée par le vent de la place. Des notes amples, presque solennelles — du Saint-Saëns. Sur une scène dressée non loin, des artistes répètent une chorégraphie, leurs mouvements souples, cherchant leur exactitude sous le regard impassible du peintre de bronze. Il y a quelque chose d’étrangement juste dans ce rapprochement : Goya, qui a passé sa vie à capter le mouvement des corps, préside ici, silencieux, aux derniers réglages d’un spectacle qu’il ne pourra voir. La musique enfle, se brise, reprend. Les danseurs recommencent. La place, un instant, semble suspendue entre deux temps.
Tout près, se dresse la cathédrale de la Seo — San Salvador —, plus ancienne et plus discrète, sa façade baroque blanche tranchant avec la pierre sombre de son clocher mudéjar. Deux cathédrales sur la même place : Zaragoza est la seule ville d’Espagne à pouvoir s’en prévaloir. La Seo fut construite sur les ruines d’une mosquée almohade, elle-même érigée sur un temple romain : trois civilisations empilées, et la ville marche dessus sans vraiment y penser.
Mais c'est vers la fontaine que nos pas nous conduisent, inévitablement. Elle occupe l’autre extrémité de cette même Plaza de Nuestra Señora del Pilar, et sa présence est une déclaration. Inaugurée en 1991, conçue par l’architecte Salvador Pérez Arnal, elle porte le nom de Fuente de la Hispanidad — fontaine de l’Hispanité — en hommage aux liens entre l’Espagne et l’Amérique latine. Ce n’est point une fontaine au sens conventionnel : c’est une sculpture d’eau ! Un plan incliné monumental, revêtu de granit clair, d’où les flots surgissent comme un continent émergé. Sa surface est celle d’une carte en relief — l’Amérique du Sud, reconnaissable à qui sait regarder —, et l’onde s’y écoule en cascades successives, fractionnée par des découpes en dents de scie qui évoquent les côtes déchiquetées d’un littoral atlantique. L’eau tombe, rebondit, tourbillonne dans un bassin d’un vert pâle presque irréel, et le bruit qu’elle produit — grave, continu, sourd — semble couvrir tous ceux de la ville. Nous restons là un long moment, à regarder le courant qui cherche à modeler la pierre. Il y a quelque chose de presque exalté dans cette fontaine, une énergie qui cherche à la fois à séduire et à galvaniser. Elle est plus qu’ornementale, elle est monumentale.
Et puis les vagues apportent une histoire — celle qui se raconte avec le sourire le soir dans les bars et les restaurants de Zaragoza. La fontaine, à son inauguration, avait déclenché une polémique féroce. Trop moderne, trop abstraite, trop coûteuse, disaient les uns. Trop ambitieuse pour une place qui en a déjà trop, disaient les autres. La mairie avait reçu des milliers de lettres. Les journaux locaux s’étaient déchirés. Puis un soir de décembre 1992, au lendemain d’une forte pluie, un couple de vieux Aragonais s’était assis sur le bord du bassin, juste au pied des cascades. Ils étaient restés là une heure, en silence, à regarder l’eau leur conter ses aventures. En partant, la femme avait dit à son mari, assez fort pour être entendue : Es el Ebro. C’est l’Èbre — ce fleuve qui traverse Zaragoza depuis avant la mémoire, ce fleuve que les Romains remontaient, que les Maures admiraient, que Goya a vu de ses yeux de peintre — ce fleuve était là, en plein cœur de la place, coulant sur une carte de pierre. La formule fit le tour de la ville. La polémique disparut comme par enchantement. La population l’adopta. Mais la fontaine resta superbe et indifférente, continuant de cascader vers son bassin vert pâle, connaissant la versatilité humaine…








































