jeudi 20 novembre 2025

L'alimentation

 Dans «The Lancet», 43 experts internationaux recensent les effets délétères de ces préparations pour la santé et proposent la mise en place de mesures de santé publique à l'échelle mondiale pour en limiter la production et la consommation

Le Temps
MARIE-LAURE THÉODULE
20 nov. 2025

Pour les chercheurs, il faut mettre en oeuvre des actions de santé publique au niveau mondial

La revue médicale The Lancet a publié une série de trois articles scientifiques d’ampleur sur les aliments ultratransformés. Les auteurs rappellent leurs effets délétères sur la santé, notamment en termes de diabète, d’obésité et de maladies cardiovasculaires. Ils préconisent de prendre des mesures pour sensibiliser les consommateurs dès le plus jeune âge et de contraindre les industriels de l’agroalimentaire à revoir leurs pratiques et leurs méthodes marketing.
Pour les épidémiologistes français Mathilde Touvier de l’Inserm et Bernard Srour de l’Inrae, coauteurs de la série de trois articles publiée le 19 novembre par la revue britannique The Lancet, la preuve des effets très négatifs pour la santé de la consommation continuellement en hausse des aliments ultratransformés (AUT) n’est plus à faire. Et il est grand temps que les pouvoirs publics au niveau mondial s’emparent de ce problème afin de contrer enfin le lobbying agressif du secteur agroalimentaire en faveur de ces produits. Car il existe des stratégies de désinformation de cette industrie comparable à celles du tabac, comme l’a déjà souligné Mathilde Touvier dans une interview au Temps.
Selon la classification Nova utilisée désormais en épidémiologie et mise au point par des chercheurs brésiliens, les aliments ultratransformés (niveau 4 de Nova) comprennent toutes les préparations fabriquées à l’aide de procédés physico-chimiques ou biologiques industriels intensifs (hydrogénation, extrusion, prétraitement par friture) et/ou ceux qui contiennent des additifs (édulcorants, émulsifiants, colorants, maltodextrine) mais aussi des ingrédients de type huiles hydrogénées, des arômes, du sirop de glucose-fructose… Parmi eux, on trouve aussi bien les sodas, les barres chocolatées et énergétiques que les nouilles instantanées et les soupes déshydratées, certains nuggets de poisson et de poulet, des yaourts aromatisés et édulcorés, des galettes végétales…
Des effets toujours mieux documentés
Le problème est que ces aliments représentent environ 80% de l’offre des produits alimentaires de la grande distribution aujourd’hui et de 35 à 50% de l’apport calorique moyen dans les pays développés. Et leur marché s’accroît: 1500 milliards de dollars en 2009, 1900 milliards en 2023. «Or, parmi les 104 études recensées dans le premier article de la série du Lancet, 92 montrent une association entre une augmentation de la part des AUT dans l’alimentation et l’incidence accrue de différentes maladies chroniques: en moyenne +25% pour le diabète type 2, +23% pour les symptômes dépressifs, +21% pour le surpoids et l’obésité et +18% pour les maladies cardiovasculaires», souligne Mathilde Touvier.
A ces études épidémiologiques, qu’elle a démarrées pour sa part en 2018 en suivant l’alimentation quotidienne des plus de 100 000 participants de la cohorte française NutriNet-Santé, sont venus s’ajouter des essais contrôlés à court terme (deux à trois semaines) pour étudier l’effet causal des AUT sur les participants. Plusieurs d’entre eux ont montré l’impact direct d’une prise intensive d’AUT sur des marqueurs tels que prise de poids, perturbation du microbiote intestinal, augmentation du cholestérol.
Ainsi une étude parue le 28 août 2025 dans la revue américaine Cell Metabolism portant sur les effets d’un régime riche en AUT suivi pendant trois semaines par un petit groupe d’hommes jeunes, révèle une prise de poids, une augmentation du cholestérol LDL et une baisse d’hormones impliquées dans la fertilité masculine. Celle-ci pourrait s’expliquer par la présence d’un plastifiant dans les AUT ingérés. Enfin, des études épidémiologiques et expérimentales in vitro ont montré des risques pour la santé (diabète de type 2 notamment) de l’effet cocktail résultant de mélanges d’additifs alimentaires et un risque de cancer pour certains édulcorants.
«La première partie de la série montre une grande cohérence des résultats entre les grandes études observationnelles et épidémiologiques sur le risque de maladies à long terme, les essais randomisés à court terme et les études expérimentales in vivo et in vitro. La triangulation de ces trois types d’études fournit un faisceau d’arguments en faveur d’un impact causal délétère des AUT sur la santé» insiste Mathilde Touvier, qui se félicite de «la publication de cette série [qui] s’accompagne du lancement d’un réseau de scientifiques travaillant sur les AUT afin de mener une action collective pour orienter les politiques publiques».
Contraindre l’agro-industrie
Pour les auteurs, il faut désormais mettre en oeuvre des actions de santé publique au niveau mondial pour lutter contre les AUT et proposer des alternatives alimentaires saines. C’est l’objet des autres articles de la série. Le deuxième présente des solutions pour réglementer et réduire la production, la commercialisation et la consommation d’AUT. L’idée est de combiner des mesures au niveau des consommateurs et aussi des industriels. Pour les premiers, il s’agit de sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge, de renforcer les recommandations de santé publique et, en Europe par exemple, de compléter le NutriScore (qui mesure la qualité nutritionnelle: sucre, sels, graisses saturées…) par un bandeau noir marqué «Aliment ultratransformé» déjà testé avec succès sur 20 000 personnes tout en popularisant les applications comme Open Food Facts qui renseigne sur le niveau d’ultratransformation des produits.
Mais des actions doivent absolument viser aussi les industriels de l’agroalimentaire: restrictions des publicités destinées aux enfants et dans les médias numériques, interdiction des AUT dans les institutions publiques (écoles, hôpitaux), limitation de leur espace dans les rayons des supermarchés, politiques fiscales pour favoriser les aliments peu transformés (Nova 1 2 3) et si possible bios, et les rendre plus accessibles géographiquement et financièrement. Plusieurs pays d’Amérique latine commencent d’ailleurs à appliquer des restrictions, notamment la Colombie, le Mexique, le Brésil et le Chili.
Une stratégie industrielle bien rodée
Enfin, le troisième article revient sur les stratégies de l’industrie agroalimentaire qui ont permis l’essor des AUT: utilisation d’ingrédients bon marché, de méthodes industrielles pour réduire les coûts, d’un marketing intensif et de designs attrayants pour stimuler la consommation. «Nous retraçons l’histoire de cette ultratransformation, depuis l’ère coloniale et l’importation de sucre en Europe jusqu’à l’accélération de la mondialisation après la Seconde Guerre mondiale et à l’essor de la science et de la technologie», explique Mélissa Mialon, chercheuse Inserm et coautrice du troisième article qui déplore: «Aujourd’hui, cette industrie est très agressive politiquement contre la régulation de l’alimentation ultratransformée.» En appelant avec cette série inédite à une réponse coordonnée en matière de santé publique à l’échelle mondiale, les auteurs espèrent que la tendance va enfin s’inverser.

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