A midi trente, Gonçalo nous accueille au restaurant de l’hôtel. Efficace et courtois, il s’occupe du service avec María, une belle jeune femme souriante et chaleureuse. Patrick et moi apprécions la saveur de nos pappardelle aux champignons dans une assiette de la marque Mesa, une céramique portugaise en grès fin, conçue au centre du pays dans une région au riche héritage potier, qui allie élégance discrète et grande résistance au quotidien. Gabriele apporte le café affogato, dans une large coupe de verre évasée. D’un geste lent, presque cérémoniel, elle laisse couler le filet d’espresso brûlant autour de la pyramide de chantilly, saupoudrée de brume de poudre de cacao, qui se nappe, se strie de volutes brun doré et commence à fondre en arabesques dans la crème. La préparation glacée se marbre comme un tableau et une buée tiède s’élève, promesse de gorgées à la fois veloutées, sucrées et intensément corsées.
Après le déjeuner, nous découvrons l’étonnant Elevador de Santa Justa, un ouvrage fabuleux dressé comme un mirage de fer au bout de la rua de Santa Justa, où la Baixa semble soudain prendre son élan vers le ciel — la Baixa est le quartier central et le plus commerçant de Lisbonne, reconstruit presque entièrement après le grand séisme de 1755 sous la direction du marquis de Pombal, d’où son surnom de Baixa pombalina. Sa tour de près de quarante‑cinq mètres, tout entière brodée de volutes néogothiques, ajourée comme une dentelle grise, s’élance entre les façades jaunes et crème, si légère qu’on croirait voir une rêverie de métal plutôt qu’une machine, un pont vertical entre les pavés de calçada et les nuages au‑dessus du Tage. Tandis que les personnes gravissent les marches, l’histoire affleure à chaque rivet : inauguré en 1902, imaginé par l’ingénieur Raoul Mesnier du Ponsard au temps où la vapeur, puis l’électricité, promettaient de dompter les collines, l’ascenseur a relié d’un seul geste la ville basse au Largo do Carmo, offrant aux Lisboètes une échappée directe vers les couvents, les miradouros, la lumière plus vive là‑haut. Aujourd’hui encore, ses cabines de bois poli et de miroirs patinés, délicatement secouées par la montée, portent dans leur grondement assagi l’écho d’un autre siècle, et lorsque les grimpeurs débouchent sur la terrasse, la Baixa se déploie sous leurs yeux comme un théâtre miniature, dominé par le château de São Jorge et le ruban argenté du fleuve, rappelant que ce monument classé, unique survivant des ascenseurs verticaux de Lisbonne, n’est point seulement un moyen de transport, mais un poème mécanique dédié au progrès et à la beauté.
Les minutes, tout comme nous, prennent plaisir à découvrir le quartier. Patrick et moi écoutons Torcany et Mad Sutak qui enflamment les auditeurs sur notre passage, là, au cœur de la rua Augusta, entre les façades jaunes de la Baixa et l’arche triomphale qui ouvre sur le Tage. Leur simple installation – une petite enceinte, un micro, quelques lettres de plastique annonçant leurs noms – se transforme en scène improvisée, et dès que montent les premières notes d’Hallelujah, la rumeur de la rue se dissout comme par enchantement. Les passants ralentissent, s’immobilisent, forment un cercle spontané autour des deux jeunes hommes ; les conversations se taisent, les sacs pendent au bout des bras, et ne subsiste plus que la vibration de leurs voix puissantes, d’un timbre cristallin, qui s’entrelacent et se répondent avec une justesse bouleversante. Le chanteur en rose, micro entre les mains, projette les aigus avec la beauté, tandis que son compagnon en veste claire soutient la mélodie, pose les graves, ponctue le refrain de nuances qui donnent à la chanson une profondeur unique. Sur les pavés de calçada, sous les décorations de Noël suspendues comme des nuages, Hallelujah devient une épiphanie de rue, un instant de grâce partagé par des inconnus qui se découvrent unis par la même émotion. Quand la dernière note s’éteint, un souffle passe, puis la place explose en applaudissements, en cris de joie, en sifflets admiratifs ; quelques pièces tombent dans la boîte noire, des mains se tendent pour les féliciter, et nous ressentons combien ces deux artistes, avec pour seules bagages leurs voix et leur présence, ont su transformer un coin de Lisbonne en véritable chapelle à ciel ouvert, où la musique se fait acte de partage.
Plus tard, Patrick et moi entrons dans le magnifique Grand Café Lisboa qui nous donne l’impression vivre dans un pays des merveilles où tout respire la fantaisie et le rêve. Les zèbres en apesanteur, suspendus dans l’escalier rouge comme s’ils s’échappaient d’un carrousel onirique, guident vers l’étage où un paon aux plumes d’émeraude déploie sa roue au milieu des fauteuils corail, veillant sur le chuchotement des conversations et le tintement des tasses. Nous prenons place au rez-de-chaussée à côté d’une maman et de son fiston chaleureux et débordant d’énergie. Il me regarde avec intensité quand je prends une photo. Autour de nous, les plafonds baignés de rose, les moulures en relief, les bouquets de fleurs éclatantes composent un théâtre gourmand où se mêlent les souvenirs des grands cafés européens et le goût pour la l’harmonie…





















































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