samedi 20 décembre 2025

Mariana Castello-Branco — Soprano et Beatriz Cortesão — Harpiste...

    Patrick et moi assistons à un concert dans l’ancienne église du Convento de Jesus, à Setúbal, et dès le seuil franchi, nous avons l’impression d’entrer dans un écrin de pierre doucement refermé sur le secret de la musique. La lumière d’hiver et les rayons solaires glissent par les hautes fenêtres gothiques, découpent les nervures de la voûte, accrochent les spirales torsadées des colonnes, puis viennent se perdre dans le bleu et le blanc des azulejos qui tapissent le chœur comme un tissu précieux. Sur le tapis d’un bleu indigo, une harpe blonde attend, dressée comme un arbre de Noël dépouillé de ses guirlandes, ne gardant que l’essentiel: le bois nu, les cordes, la promesse de la musique. Les bancs se remplissent dans un bruissement de manteaux, d’écharpes, de salutations chuchotées, et l’air se charge d’une chaleur fragile, une buée de paroles et de souffles qui lutte contre le froid minéral de l’édifice.

    Nous nous asseyons, enveloppés dans ce murmure, et déjà le regard se perd vers le Christ en croix, tout au fond, au-dessus de l’autel couvert de fleurs blanches, qui semble veiller sur cette assemblée venue pour entrer dans un univers d’harmonie. Le silence tombe soudain, comme si quelqu’un avait soufflé la flamme d’une bougie invisible; ne restent plus que quelques toussotements, le froissement d’un programme que l’on plie, puis la musique, enfin. La harpiste s’avance, s’assoit, et ses mains se posent sur les cordes avec la délicatesse d’un oiseau qui vient de se poser après un long vol. La première note de Laudate Dominum s’élève, pure, presque timide, et tout l’espace se met à vibrer, la pierre elle-même semblant écouter, attentive, tandis que les sonorités liturgiques se déploient en arabesques claires. Lorsque la soprano rejoint la harpe, sa voix jaillit nette, lumineuse, comme une colonne d’air doré qui monterait vers les voûtes en croisant le dessin géométrique des azulejos, et chaque syllabe latine devient un flocon qui se pose sans bruit sur les épaules. Les chants de Noël se succèdent comme un chapelet de petites étoiles: Adeste Fideles, Ô viens, ô viens, Emmanuel, Sainte Nuit. La harpe, tour à tour fragile et impérieuse, déroule des arpèges qui ont le parfum d’un feu de cheminée et d’un soir de neige qu’on observe derrière une vitre, tandis que la voix de la soprano, tantôt prière, tantôt exclamation, éclaire des coins oubliés des mémoires. Par moments, il me semble que la musique n’appartient plus ni à la musicienne ni à la chanteuse: elle circule entre les colonnes torsadées, caresse les statues, se glisse entre les auditeurs, et chacun la reçoit comme un secret. Vient Pie Jesu, suspendu dans l’air comme une goutte de verre prête à se briser. La voix se fait filigrane, presque chuchotée, et la harpe n’est plus qu’un souffle, une respiration retenue ; l’église tout entière semble se pencher pour entendre ce murmure de supplication, cette douceur si intense qu’elle en devient presque vertige. Je retiens mon souffle comme si un seul mouvement pouvait rompre l’enchantement, et je sens en moi une émotion intense à l’écoute de cette prière liturgique latine associée à la liturgie des funérailles et aux Requiems — le texte étant une supplique adressée au Christ pour demander pitié et repos éternel. Avec Panis Angelicus, la musique prend un ton de consolation: il me semble que la voix distribue des morceaux de lumière à chacun, tandis que la harpe tisse autour de nous un voile discret, presque maternel. Dans l’incontournable Ave Maria, chaque note descend comme une goutte d’eau claire au fond d’un puits très profond ; l’assemblée respire alors au rythme de la chanteuse. Les visages autour de nous se sont apaisés: des paupières closes, des mains jointes sans y penser, un léger sourire sur des lèvres qui murmurent parfois quelques mots, en plusieurs langues sans doute, mais dans une même émotion.

    Le temps change de texture lorsque la harpiste se lance seule dans ses transcriptions; le Coucou de Daquin fait bondir des petites notes malicieuses qui courent sur les murs, se reflètent dans les carreaux bleus, jouent avec les silhouettes des statues. Dans la pièce de Glinka-Balakirev, la harpe devient presque un orchestre miniature, multipliant les couleurs, les rythmes, les éclats, comme si une Russie lointaine venait brièvement s’asseoir sur les bancs de ce couvent portugais. Les doigts de la talentueuse musicienne, rapides et sûrs, paraissent détacher des fils de lumière qu’elle mêle, démêle, noue et renoue avec une grâce éthérée, et je suis ces lignes sonores comme si je suivais du regard un cerf-volant dans le ciel. Puis vient l’inévitable Douce Nuit, que chacun porte en soi depuis l’enfance, mais que la harpe et la voix transforment en quelque chose de nouveau, comme si le chant sortait d’une nuit originelle oubliée. La mélodie avance à pas lents, presque hésitants, et l’église se fait crèche, non pas décorative, mais intérieure: un lieu minuscule et infini où la fragilité existe avec simplicité. Lorsque les derniers accords s’éteignent, il reste dans l’air une douceur si dense que le silence qui suit se matérialise dans une présence invisible. L’assemblée se lève dans un seul élan, les applaudissements éclatent, gonflent, se brisent en vagues contre la pierre massive, et les deux musiciennes se tiennent côte à côte, comblées par la ferveur du public. Elles s’inclinent, se redressent, sourient, et dans ce sourire il y a quelque chose de très simple, presque enfantin: la joie d’avoir offert et celle de recevoir. Entre deux saluts, leurs robes longues, vert profond et ivoire fleuri, semblent prolonger la palette de l’église: la pierre rosée, le bleu des azulejos, le blanc des murs, le bois doré de la harpe, tout cela compose un tableau vivant, une fresque où la musique est la seule légende.

    Lorsque nous sortons, la lumière a changé; dehors, le ciel de décembre joue avec les nuages, jetant sur les façades blanchies du couvent des halos mouvants. Les gens se dispersent lentement sur l’esplanade, certains encore penchés sur le programme, d’autres marchant en silence, comme si la musique continuait de chanter en eux à voix basse. Patrick et moi avançons côte à côte, sans parler d’abord, gardant sur la peau, dans les oreilles, dans le cœur, le frémissement des cordes et le sillage de cette voix qui, l’espace d’un concert, a transformé une fin de matinée d’hiver en un instant d’éternité partagée. Nous allons déjeuner au restaurant A adega das Francesinhas  qui se traduit en français par La cave aux Francesinhas, le terme  francesinha désignant le sandwich portugais petite Française...
















1 commentaire:

  1. Bonjour à tous les deux .
    Encore un beau texte d'André et de belles photos de Patrick avec cette magnifique église ainsi que la très belle harpe 🪉, un instrument que l'on entend que très rarement . Bonne continuation dans ce pays chaleureux et plein de découvertes hivernales

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