Il existe un mythe tenace, obstiné, qui affirme qu’en l’absence d’État ne règnerait que ce que l’on nomme commodément la « loi de la jungle ». Je n’entrerai pas ici dans l’absurdité même de cette expression ; d’autres l’ont démontée avec bien plus de rigueur que je ne saurais le faire.
Ce mythe avance une idée simple, presque rassurante : une communauté ne saurait exister sans règles, l’ordre serait une nécessité vitale, et des dirigeants seraient indispensables pour lier les individus entre eux, pour faire société.
L’ordre ? Il suffit pourtant d’observer que ceux qui s’en réclament avec le plus de ferveur sont souvent ceux qui sèment le plus grand chaos. Ceux qui parlent au nom de l’ordre fabriquent le désordre, l’institutionnalisent, puis s’en servent comme justification.
Des dirigeants qui rassemblent ? Qui soudent ? La société n’a peut-être jamais été aussi morcelée, fracturée, atomisée. Personnellement, je n’en vois aucun qui unisse réellement. Chacun pour soi, et la collectivité laissée à gérer les contradictions qu’ils produisent : voilà, en résumé, l’œuvre des dirigeants.
Si ce mythe persiste, c’est qu’il repose sur un socle unique et puissant : la peur. La peur de manquer de nourriture, de mourir de froid, d’être exposé à l’insécurité, d’être abandonné. Une peur archaïque, entretenue, recyclée, adaptée à chaque époque.
Il suffit pourtant de regarder l’Histoire — et la société telle qu’elle existe aujourd’hui — pour constater que tout cela relève davantage de la fantasmagorie que d’une réalité tangible.
Historiquement, les autorités religieuses comme civiles ont bâti des systèmes entiers sur cette peur. La plus célèbre demeure celle de la damnation : obéis, et l’on te promet une récompense après la mort ; dévie, et le châtiment t’attend. Le salut devient conditionnel, l’existence sous surveillance.
Dans les sociétés modernes, la peur a changé de visage. C’est désormais la crainte de l’exclusion : être rejeté hors de la communauté, privé de l’accès aux ressources supposément mises à disposition de tous. S’y ajoute l’illusion protectrice de l’État : sans lui, vous seriez nus, vulnérables, exposés aux dangers de l’extérieur. Mais où se situe cet « extérieur », lorsque le monde humain entier est construit sur le même modèle social ?
Pourquoi la peur ? Parce qu’elle est un carburant remarquable pour gouverner un groupe. Si l’on vous persuade que sans telle loi, tel parti, tel produit, telle technologie, vous êtes perdu, alors vous devenez plus malléable, plus mobilisable. On vous place face à un avenir apocalyptique, puis on vous vend la solution censée vous en préserver — partiellement, provisoirement.
La peur devient alors une infrastructure invisible. Vous vous réveillez avec elle. Vous consommez avec elle. Vous votez avec elle. Vous travaillez avec elle, sans toujours percevoir qu’il s’agit, là encore, d’un récit : une histoire racontée par les autorités à propos de votre avenir.
À l’opposé de cette vision hiérarchique et anxiogène de la société — faite de lois, de règles et de verticalité — existe une autre forme de lien : la communauté dite informelle. Par essence, elle échappe à la définition. Lui donner un nom trop précis serait déjà la trahir.
La communauté informelle ne s’inscrit ni dans une forme figée, ni dans une durée mesurable, ni dans des frontières. Elle existe hors cadre, hors registre, hors mémoire officielle. A-t-elle réellement existé ? Oui. Mais hélas, elle ne laisse que peu de traces.
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