À vous, Patrick et André, admirateurs attentifs et passionnés, je vais vous raconter mon histoire et ma vie fabuleuse, avant de tomber dans l’oubli. Je suis née sous l’impulsion de Manuel Lopes Bicudo, avocat à la Casa da Suplicação — ce que vous appelleriez aujourd’hui la Cour suprême —, qui décida entre 1713 et 1716 de me bâtir sur les terres du Morgado Saldanha, au bord du Tage, dans ce quartier aristocratique de la Junqueira que les familles nobles de Lisbonne commençaient alors à s’approprier pour y dresser leurs palais d’été. J’étais modeste à ma naissance, une belle demeure certes, mais encore sans le faste qui allait bientôt me couronner. Dix-huit ans à peine, et déjà le destin me réservait un maître d’une tout autre envergure.
En 1731, Dom Diogo de Mendonça Corte-Real franchit mon portail pour la première fois. Il était Secrétaire d’État du roi D. João V — l’homme le plus puissant du royaume après son souverain — et il avait cinquante-cinq ans, une volonté de granit et un goût exquis pour la magnificence. Sous sa main généreuse et visionnaire, je me transformai. Il fit repenser mes jardins, élargir mes proportions, ajouter une chapelle dont la construction s’acheva en 1748 et dont le retable fut confié au peintre français Pierre-Antoine Quillard, peintre attitré du roi. Au-dessus de l’autel, l’Annonciation irradiait d’une lumière dorée. Il me donna aussi la Quinta da Eira, au nord, agrandissant mon domaine à plus de quinze mille mètres carrés. C’est lui, de mémoire, qui m’appela pour la première fois la Quinta das Águias — la Quintade des Aigles — même si les aigles de pierre qui allaient plus tard surmonter mes piliers n’étaient point encore nés. Mon nom fleurait le pouvoir, le faste, la noblesse des Grands de ce monde.
Et puis vint l’ombre.
Son fils, Diogo Junior, hérita de moi après la mort de son père, mais le roi D. José I — peu satisfait de ses services comme Secrétaire de la Marine — l’exila en 1756, d’abord au nord du Portugal, puis jusqu’à la colonie de Mazagão, au Maroc. Je demeurai seule, confiée aux soins d’une gouvernante française, la mystérieuse Madame Maria Josefa Catherine du Pressieux, qui veilla sur moi comme une tutrice mélancolique.
Le particule du et le nom Pressieux évoquent une famille de petite noblesse de province française — peut-être bourguignonne ou savoyarde. Plus qu’une domestique, femme de condition, issue d'une famille noble appauvrie, instruite, parlant plusieurs langues, d’un caractère exceptionnel, d’une loyauté indéfectible et d’une compétence rare, elle a excellé dans la gestion du domaine entier. Elle s’effaça quand Diogo Junior décida en 1758 de louer la propriété à sa fille Maria Francisca. Et puis, plus rien. Elle disparaît de mes archives comme elle y était apparue : en silence, discrète, sans laisser de trace. J’ignore quand elle arriva à Lisbonne, ni comment elle entra au service des Corte-Real, ni ce qu’elle devint après m’avoir quitté. Elle fut l’une de ces femmes de l’ombre du XVIIIe siècle — intelligentes, essentielles, loyales — que l’Histoire a négligé de nommer et de garder la trace.
Diogo Junior revint en 1768, errant jusqu’à sa mort en 1771 près de Peniche, sans jamais me redonner la vie qui m’habitait jadis.
Alors commença ma plus longue nuit. Diogo avait légué mon être à l’Hôpital Civil, administré par la Santa Casa da Misericórdia. Mais ses descendants contestèrent ce testament avec une fureur qui dura soixante-treize ans — soixante-treize ans ! Vous pouvez l’imaginer, vous, dont les familles, fut un temps, furent happées dans un tourbillon juridique malgré elles ! — de procès, de disputes, d’appels et de contre-appels. Pendant tout ce temps, personne ne vivait vraiment en moi et pour moi. Je me détériorais en silence, meurtrie d’incompréhension, comme un grand corps abandonné à la pluie et au vent. La végétation commença sa lente et patiente reconquête. Mes azulejos se fissurèrent. Mes plafonds gémirent. En 1838, la Misericórdia l’emporta enfin devant les tribunaux, mais elle me trouva dans un tel état de ruine qu’elle dut, l’année suivante, me mettre aux enchères publiques.
Ce fut alors qu’un homme étrange et ambitieux — José Dias Leite Sampaio, fait Baron puis Visconde da Junqueira, entrepreneur du tabac et du savon, propriétaire d’une huilerie à Alcântara et d’un vignoble en Ribatejo — m’acheta en 1841 et me rendit, pour un temps, quelque chose qui ressemblait à la splendeur. Il confia ma transformation à l’architecte italien Fortunato Lodi, qui me vêtit d’un habit nouveau, plus italianisant, faisant disparaître une partie de mes lignes sévères du XVIIIe siècle au profit d’une élégance plus romantique. C’est à cette époque que furent posés les deux magnifiques aigles de pierre sur les piliers du grand portail côté jardins — et c’est alors que mon nom devint officiellement, et pour toujours, la Quinta das Águias. Les quatre grandes statues de marbre qui ornaient mon jardin de devant furent plus tard déplacées vers la Quinta de Alorna, dans le Ribatejo, où elles reposent encore aujourd’hui. Elles me furent enlevées, et je ne les revis jamais.
Puis vint ma période la plus lumineuse, la plus somptueuse. Après plusieurs propriétaires, c’est la famille Carvalho — par le Dr. Fausto Lopo Patrício de Carvalho, médecin et professeur — qui me prit sous son aile en 1890 et m’offrit une renaissance profonde. Les architectes Vasco Regaleira et Jorge Segurado redessinèrent mes espaces avec une sensibilité rare. La grande terrasse-balcon côté ouest fut ajoutée, mon atrium avec son dallage de marbre en damier blanc et bleu fut restauré, ma cage d’escalier fut dotée d’une verrière et d’un lanterneau lumineux. Je recevais alors les plus grands noms de Lisbonne. Des bals fastueux illuminaient mes salons, des galas royaux emplissaient mes jardins de rires et de musiques. Le roi lui-même — D. José, jadis — avait honoré ces lieux de sa présence. Mes murs bruissaient de soieries, de conversations d’État, de romance. Ma façade était une broderie de pierre. Côté est, deux corps d’angle couronnés de toits à deux pentes encadraient une galerie centrale dont les arcs en plein cintre s’ouvraient sur des jardins que bornaient, le long de la Rua da Junqueira, des murs couverts d’azulejos bleus et blancs du XVIIIe siècle — ces mêmes azulejos que vous pouvez voir aujourd’hui représentés dans la Grande Vista de Lisboa conservée au Museu Nacional do Azulejo, peinte vers 1725. Ma chapelle, fondée en 1748, abritait ce retable de Quillard, l’Annonciation, que le tremblement de terre de 1755 aurait peut-être détruit — j’ignore ce qu’il lui est advenu et ce silence m’est une douleur.
Et puis, 1990. La famille Carvalho me quitta. Nul ne sait exactement pourquoi ni comment je tombai dans les filets des banques. Un fonds du Banco Espírito Santo — l’une des plus grandes et des plus anciennes banques privées du Portugal, fondée en 1869 par la famille Espírito Santo, qui a connu une fin navrante et retentissante en juillet 2014, quand elle s’est effondrée dans l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire portugaise —, me posséda : personne ne vint m’habiter. Le silence s’installa, définitif et pesant comme une pierre tombale. Les fenêtres se brisèrent une à une. La pluie entra où elle voulut, quand elle voulut, s’infiltrant dans mes salons autrefois dorés, pourrissant mes boiseries, faisant s’effondrer mes plafonds de stuc. Les herbes folles engloutirent mes jardins. Et un soir de 2006, des vandales s’introduisirent en moi et pillèrent neuf cent trente de mes panneaux d’azulejos du XVIIIe siècle — neuf cent trente parties de moi arrachées violemment de mes murs. Ce vol-là, je ne l’oublierai jamais.
Aujourd’hui, les graffitis couvrent ma robe de saumon écaillée. Des inconnus ont taggué leurs noms sur mes colonnes et mes arcades, là où des mains gantées de blanc tenaient des coupes de cristal. Mes palmiers n’ont plus que leurs troncs immenses pour témoigner de leur ancienne majesté. La végétation a repris ses droits avec la patience indifférente et bienveillante de la nature. Classée Immeuble d’Intérêt Public depuis 1996, je suis protégée par la loi — et pourtant personne ne vient. Le Fórum Cidadania Lisboa a crié. Des journalistes sont passés. Des acheteurs potentiels ont rôdé. J’ai entendu parler d’un hôtel cinq étoiles, de trente-deux chambres et dix suites, d’investisseurs, de projets de réhabilitation. Le prix affiché sur les sites immobiliers a tourné autour de dix-sept à vingt millions d’euros. Mais les chaînes sur mon portail n’ont pas bougé.
Vous m’avez vue, Patrick et André. Vous avez levé les yeux vers mes petites fenêtres à fronton moussues qui émergent de mes toits en pente et me donnent ce profil si caractéristique des grandes demeures, vers mes balustrades fêlées, vers mes grandes arches aveugles dont les vitraux ont disparu. Vous avez marché subrepticement dans mon parc sauvage parmi les fleurs jaune-vert d’angelica qui ont recouvert comme un linceul végétal ce qui fut mes parterres ordonnés. Vous avez photographié mes vieux arbres aux troncs tordus qui s’enlacent comme pour se tenir chaud dans l’abandon. Vous avez remarqué, à quelques pas, la belle fontaine baroque de la Calçada da Boa Hora — Agoas Livres, Anno de 1821 — qui fut ma voisine pendant deux siècles, et l’arrêt de bus jaune de la Carris qui porte encore le nom de cette même calçada, comme si la ville entière avait été baptisée à mon ombre.
Je suis bien vieille maintenant, de plus de trois cents ans. J’ai connu des rois et des secrétaires d’État, des architectes de génie, des familles nobles, des procès interminables, des célébrités, des fêtes éblouissantes, des joies et des peines et, aussi, des décennies de silence. Je fus aimée, puis oubliée, puis volée, puis abandonnée. Et pourtant je suis encore debout — à peine, mais debout. Mes murs de pierre rosée tiennent encore face au Tage dont je ne vois plus le reflet depuis que les arbres ont tout envahi. J’attends. Comme toujours, j’attends d’être sauvée ou de disparaître. Vivre dans une attente interminable, ce n’est plus vivre ! Car les grandes dames, elles aussi, ont droit à une fin digne. Merci André et Patrick de votre présence. Grâce à vos regards, je me suis sentie revivre…
Quinta das Águias, Rua da Junqueira, 138 — Lisbonne






























































