samedi 28 février 2026

La Quinta das Águias — Mémoires d’une Grande Dame de la Junqueira

 

    À vous, Patrick et André, admirateurs attentifs et passionnés, je vais vous raconter mon histoire et ma vie fabuleuse, avant de tomber dans l’oubli. Je suis née sous l’impulsion de Manuel Lopes Bicudo, avocat à la Casa da Suplicação — ce que vous appelleriez aujourd’hui la Cour suprême —, qui décida entre 1713 et 1716 de me bâtir sur les terres du Morgado Saldanha, au bord du Tage, dans ce quartier aristocratique de la Junqueira que les familles nobles de Lisbonne commençaient alors à s’approprier pour y dresser leurs palais d’été. J’étais modeste à ma naissance, une belle demeure certes, mais encore sans le faste qui allait bientôt me couronner. Dix-huit ans à peine, et déjà le destin me réservait un maître d’une tout autre envergure.


    En 1731, Dom Diogo de Mendonça Corte-Real franchit mon portail pour la première fois. Il était Secrétaire d’État du roi D. João V — l’homme le plus puissant du royaume après son souverain — et il avait cinquante-cinq ans, une volonté de granit et un goût exquis pour la magnificence. Sous sa main généreuse et visionnaire, je me transformai. Il fit repenser mes jardins, élargir mes proportions, ajouter une chapelle dont la construction s’acheva en 1748 et dont le retable fut confié au peintre français Pierre-Antoine Quillard, peintre attitré du roi. Au-dessus de l’autel, l’Annonciation irradiait d’une lumière dorée. Il me donna aussi la Quinta da Eira, au nord, agrandissant mon domaine à plus de quinze mille mètres carrés. C’est lui, de mémoire, qui m’appela pour la première fois la Quinta das Águias — la Quintade des Aigles — même si les aigles de pierre qui allaient plus tard surmonter mes piliers n’étaient point encore nés. Mon nom fleurait le pouvoir, le faste, la noblesse des Grands de ce monde.


    Et puis vint l’ombre.


    Son fils, Diogo Junior, hérita de moi après la mort de son père, mais le roi D. José I — peu satisfait de ses services comme Secrétaire de la Marine — l’exila en 1756, d’abord au nord du Portugal, puis jusqu’à la colonie de Mazagão, au Maroc. Je demeurai seule, confiée aux soins d’une gouvernante française, la mystérieuse Madame Maria Josefa Catherine du Pressieux, qui veilla sur moi comme une tutrice mélancolique.


    Le particule du et le nom Pressieux évoquent une famille de petite noblesse de province française — peut-être bourguignonne ou savoyarde. Plus qu’une domestique, femme de condition, issue d'une famille noble appauvrie, instruite, parlant plusieurs langues, d’un caractère exceptionnel, d’une loyauté indéfectible et d’une compétence rare, elle a excellé dans la gestion du domaine entier. Elle s’effaça quand Diogo Junior décida en 1758 de louer la propriété à sa fille Maria Francisca. Et puis, plus rien. Elle disparaît de mes archives comme elle y était apparue : en silence, discrète, sans laisser de trace. J’ignore quand elle arriva à Lisbonne, ni comment elle entra au service des Corte-Real, ni ce qu’elle devint après m’avoir quitté. Elle fut l’une de ces femmes de l’ombre du XVIIIe siècle — intelligentes, essentielles, loyales — que l’Histoire a négligé de nommer et de garder la trace.


    Diogo Junior revint en 1768, errant jusqu’à sa mort en 1771 près de Peniche, sans jamais me redonner la vie qui m’habitait jadis.


    Alors commença ma plus longue nuit. Diogo avait légué mon être à l’Hôpital Civil, administré par la Santa Casa da Misericórdia. Mais ses descendants contestèrent ce testament avec une fureur qui dura soixante-treize ans — soixante-treize ans ! Vous pouvez l’imaginer, vous, dont les familles, fut un temps, furent happées dans un tourbillon juridique malgré elles ! — de procès, de disputes, d’appels et de contre-appels. Pendant tout ce temps, personne ne vivait vraiment en moi et pour moi. Je me détériorais en silence, meurtrie d’incompréhension, comme un grand corps abandonné à la pluie et au vent. La végétation commença sa lente et patiente reconquête. Mes azulejos se fissurèrent. Mes plafonds gémirent. En 1838, la Misericórdia l’emporta enfin devant les tribunaux, mais elle me trouva dans un tel état de ruine qu’elle dut, l’année suivante, me mettre aux enchères publiques.


    Ce fut alors qu’un homme étrange et ambitieux — José Dias Leite Sampaio, fait Baron puis Visconde da Junqueira, entrepreneur du tabac et du savon, propriétaire d’une huilerie à Alcântara et d’un vignoble en Ribatejo — m’acheta en 1841 et me rendit, pour un temps, quelque chose qui ressemblait à la splendeur. Il confia ma transformation à l’architecte italien Fortunato Lodi, qui me vêtit d’un habit nouveau, plus italianisant, faisant disparaître une partie de mes lignes sévères du XVIIIe siècle au profit d’une élégance plus romantique. C’est à cette époque que furent posés les deux magnifiques aigles de pierre sur les piliers du grand portail côté jardins — et c’est alors que mon nom devint officiellement, et pour toujours, la Quinta das Águias. Les quatre grandes statues de marbre qui ornaient mon jardin de devant furent plus tard déplacées vers la Quinta de Alorna, dans le Ribatejo, où elles reposent encore aujourd’hui. Elles me furent enlevées, et je ne les revis jamais.


    Puis vint ma période la plus lumineuse, la plus somptueuse. Après plusieurs propriétaires, c’est la famille Carvalho — par le Dr. Fausto Lopo Patrício de Carvalho, médecin et professeur — qui me prit sous son aile en 1890 et m’offrit une renaissance profonde. Les architectes Vasco Regaleira et Jorge Segurado redessinèrent mes espaces avec une sensibilité rare. La grande terrasse-balcon côté ouest fut ajoutée, mon atrium avec son dallage de marbre en damier blanc et bleu fut restauré, ma cage d’escalier fut dotée d’une verrière et d’un lanterneau lumineux. Je recevais alors les plus grands noms de Lisbonne. Des bals fastueux illuminaient mes salons, des galas royaux emplissaient mes jardins de rires et de musiques. Le roi lui-même — D. José, jadis — avait honoré ces lieux de sa présence. Mes murs bruissaient de soieries, de conversations d’État, de romance. Ma façade était une broderie de pierre. Côté est, deux corps d’angle couronnés de toits à deux pentes encadraient une galerie centrale dont les arcs en plein cintre s’ouvraient sur des jardins que bornaient, le long de la Rua da Junqueira, des murs couverts d’azulejos bleus et blancs du XVIIIe siècle — ces mêmes azulejos que vous pouvez voir aujourd’hui représentés dans la Grande Vista de Lisboa conservée au Museu Nacional do Azulejo, peinte vers 1725. Ma chapelle, fondée en 1748, abritait ce retable de Quillard, l’Annonciation, que le tremblement de terre de 1755 aurait peut-être détruit — j’ignore ce qu’il lui est advenu et ce silence m’est une douleur.


    Et puis, 1990. La famille Carvalho me quitta. Nul ne sait exactement pourquoi ni comment je tombai dans les filets des banques. Un fonds du Banco Espírito Santo — l’une des plus grandes et des plus anciennes banques privées du Portugal, fondée en 1869 par la famille Espírito Santo, qui a connu une fin navrante et retentissante en juillet 2014, quand elle s’est effondrée dans l’un des plus grands scandales financiers de l’histoire portugaise —, me posséda : personne ne vint m’habiter. Le silence s’installa, définitif et pesant comme une pierre tombale. Les fenêtres se brisèrent une à une. La pluie entra où elle voulut, quand elle voulut, s’infiltrant dans mes salons autrefois dorés, pourrissant mes boiseries, faisant s’effondrer mes plafonds de stuc. Les herbes folles engloutirent mes jardins. Et un soir de 2006, des vandales s’introduisirent en moi et pillèrent neuf cent trente de mes panneaux d’azulejos du XVIIIe siècle — neuf cent trente parties de moi arrachées violemment de mes murs. Ce vol-là, je ne l’oublierai jamais.


    Aujourd’hui, les graffitis couvrent ma robe de saumon écaillée. Des inconnus ont taggué leurs noms sur mes colonnes et mes arcades, là où des mains gantées de blanc tenaient des coupes de cristal. Mes palmiers n’ont plus que leurs troncs immenses pour témoigner de leur ancienne majesté. La végétation a repris ses droits avec la patience indifférente et bienveillante de la nature. Classée Immeuble d’Intérêt Public depuis 1996, je suis protégée par la loi — et pourtant personne ne vient. Le Fórum Cidadania Lisboa a crié. Des journalistes sont passés. Des acheteurs potentiels ont rôdé. J’ai entendu parler d’un hôtel cinq étoiles, de trente-deux chambres et dix suites, d’investisseurs, de projets de réhabilitation. Le prix affiché sur les sites immobiliers a tourné autour de dix-sept à vingt millions d’euros. Mais les chaînes sur mon portail n’ont pas bougé.


    Vous m’avez vue, Patrick et André. Vous avez levé les yeux vers mes petites fenêtres à fronton moussues qui émergent de mes toits en pente et me donnent ce profil si caractéristique des grandes demeures, vers mes balustrades fêlées, vers mes grandes arches aveugles dont les vitraux ont disparu. Vous avez marché subrepticement dans mon parc sauvage parmi les fleurs jaune-vert d’angelica qui ont recouvert comme un linceul végétal ce qui fut mes parterres ordonnés. Vous avez photographié mes vieux arbres aux troncs tordus qui s’enlacent comme pour se tenir chaud dans l’abandon. Vous avez remarqué, à quelques pas, la belle fontaine baroque de la Calçada da Boa Hora — Agoas Livres, Anno de 1821 — qui fut ma voisine pendant deux siècles, et l’arrêt de bus jaune de la Carris qui porte encore le nom de cette même calçada, comme si la ville entière avait été baptisée à mon ombre.


    Je suis bien vieille maintenant, de plus de trois cents ans. J’ai connu des rois et des secrétaires d’État, des architectes de génie, des familles nobles, des procès interminables, des célébrités, des fêtes éblouissantes, des joies et des peines et, aussi, des décennies de silence. Je fus aimée, puis oubliée, puis volée, puis abandonnée. Et pourtant je suis encore debout — à peine, mais debout. Mes murs de pierre rosée tiennent encore face au Tage dont je ne vois plus le reflet depuis que les arbres ont tout envahi. J’attends. Comme toujours, j’attends d’être sauvée ou de disparaître. Vivre dans une attente interminable, ce n’est plus vivre ! Car les grandes dames, elles aussi, ont droit à une fin digne. Merci André et Patrick de votre présence. Grâce à vos regards, je me suis sentie revivre…


Quinta das Águias, Rua da Junqueira, 138 — Lisbonne











Autrefois...






Le lieu s’appelle Honest Greens...

 

    Patrick et moi déjeunons dans un restaurant vaste et spacieux où la nourriture est une fête pour les papilles. Nous sommes à Lisbonne, Praça do Príncipe Real, et le lieu s’appelle Honest Greens — un nom qui dit tout, ou presque, car il faudrait plusieurs pages pour décrire ce que nous voyons et ressentons en franchissant le seuil de ses hautes portes ouvertes.


    Dehors, la façade du bâtiment d'angle nous avait déjà arrêtés net : une rotonde majestueuse du XIXe siècle, entièrement habillée d’azulejos bleu-vert aux motifs géométriques, ses balcons en fer forgé ouvragé courant sur deux des quatre étages, comme des dentelles de métal. Nous avions pris le temps de la photographier sous le ciel d’un bleu souverain, presque insolent de beauté. Une vieille dame portugaise, digne comme une reine, traversait alors le trottoir en pierre calcaire. Rien n’avait changé depuis un siècle — sauf l’enseigne discrète, en lettres blanches sur fond sombre : honest greens.


    À l’intérieur, le contraste est saisissant et harmonieux, comme si le temps avait accepté de composer avec l’audace contemporaine. Les arches de pierre claire, héritées d’une architecture séculaire, enjambent l’espace avec une grâce souveraine, tandis qu’au-dessus de nos têtes courent d’épais conduits métalliques gris — assumés, presque revendiqués, industriels et pourtant beaux dans leur rigueur fonctionnelle. Le plafond, par endroits, est tissé de paille dorée, comme pour rappeler que l’essentiel vient de la terre. Les murs sont couverts de grands portraits photographiques, des visages intensément vivants, des bouches qui mordent dans des pommes écarlates, des mains qui saisissent la nourriture à pleines paumes — a little dirt never hurt, proclame l’un des murs en lettres géantes. Et là, face à nous, lumineux comme un manifeste : The Real Food Revolution. Ce n’est point un slogan de façade. C’est plutôt une conviction qui se mange.


    Patrick s’installe sur une chaise en bois clair, et moi en face, sur un banc de bois sombre garni de coussins colorés. La lumière entre à flots par les hautes fenêtres en arc de cercle. Un jeune homme œuvre sur son ordinateur à ma droite ; il me demande de le garder à l'œil durant une absence pour acheter son repas. Des monsteras géants débordent de leurs pots en terre cuite, des ficus lyrata déploient leurs larges feuilles lustrées entre les tables. Nous pourrions nous croire l'espace d'un instant dans une petite forêt douce et bienveillante.


    Au comptoir, la cuisine est entièrement ouverte — fresh and seasonal products, peut-on lire sur la vitre — et c’est vrai : nous voyons les mains des cuisiniers à l’ouvrage, les mets s’assembler, les sauces être versées avec soin. Sur le plateau d’accueil, vers la caisse, trônent des choux violets, des oranges, des carottes, des choux-fleurs : une nature morte flamande revisitée par un chef soucieux d’esthétique botanique.


    Nos plats arrivent dans des assiettes creuses en grès brut, rugueux au toucher, plaisantes comme des sculptures. La mienne est un festival végétal : carottes rôties, brocolis, tomates cerises, chou violet, germes de soja, graines de courge, pousses de betterave d’un rose vif… le tout nappé d’une sauce aux accents de tahini. Les couleurs sont si vives, si généreuses, qu’on hésite presque à y plonger la fourchette. Patrick a choisi un plat avec des falafels aux herbes, servies sur un lit de feuilles d’épinards et de verdure — un jardin comestible, posé là avec élégance. Du pain de seigle grillé nous accompagne, tartiné d'houmous et d’un pesto au vert intense. Mange naturel, dit un mur. Et nous mangeons naturel.


    Dans une autre salle, sous une arche, une enseigne dorée annonce Honest Beans — specialty coffee & healthy endings — et de jeunes gens y œuvrent sur leurs laptops, leurs cafés fumant devant eux, leurs regards perdus dans l’écran ou dans la lumière du dehors. Lisbonne comme bureau, Honest Greens comme maison ! Nous commandons chacun une boisson chaude à María : café latté et chaï tea au lait d'avoine.


     Des rayons de soleil viennent caresser la pierre ancienne d’une colonne. Dehors, la Praça do Príncipe Real vit son samedi tranquille. Ici, entre les plantes et les arches, entre l’ancien et le nouveau, nous avons simplement, magnifiquement, bien mangé


    Après le repas, nous décidons de voyager en tram et en bus cet après-midi, et partir à la découverte. Dans les entrailles du métro, alors que nous bataillons devant un automate pour acheter, en vain, deux tickets journaliers, une fillette, longue chevelure noir bouclée, nous accoste comme par magie, souriante, pour nous indiquer, en français, un guichet où nous pouvons les acheter. Ses yeux lumineux me font penser à ceux d’un ange…




















Pensée du jour

 Le prix à payer pour voter est toujours élevé, qu'il soit d'ordre moral ou philosophique, ou lié à des répercussions politiques concrètes.

Les élections entraînent nécessairement de la domina-tion, des injustices et des inégalités, et voter consiste à accepter une part de responsabilité dans un régime injuste, inégalitaire, dominateur et destructeur.


Francis Dupuis-Déri

Joyeux anniversaire Daniel...

 

vendredi 27 février 2026

Lisbonne, nous voilà !

 

    Il est treize heures quarante-cinq quand Paulo Cabral démarre. La route depuis Setúbal se déroule sous un ciel changeant, capricieux, où les nuages s’assemblent et se dispersent comme des voyageurs pressés. Par la vitre, le paysage glisse : nous apercevons d’abord, dressé sur sa colline boisée, le Cristo Rei — ce Christ aux bras ouverts qui veille sur l’estuaire depuis son piédestal de béton, silhouette hiératique découpée sur le gris du ciel. Plus loin, la ville commence à s’affirmer. Un mur jaune vif annonce la Marinha portugaise, ses soldats et ses marins figés en mosaïque géante, comme une promesse de grandeur maritime. Puis les façades s’enchaînent : un immeuble revêtu des azulejos bleus si caractéristiques, un bâtiment jaune et ocre orné de carreaux de faïence Art nouveau aux entrelacs fleuris portant l'inscription H. D’Oliveira & Irmão, un édifice corail aux ornements néo-manuélins abritant désormais une enseigne moderne — l’ancienne et la contemporaine Lisbonne se superposant dans le flot du temps. Le tramway jaune n°25E de la Carris — numéro 564, un vieil habitué des rues en pente — nous croise à un carrefour, à la fois naturellement indifférent et majestueux.


    À quatorze heures trente, Paulo nous dépose devant le numéro un de la Rua Dom Luís I. L’appartement ne nous ouvrira ses portes qu’un peu plus tard. Qu’à cela ne tienne : en face, le café Janis nous tend les bras depuis sa belle façade d’angle, jaune d’or, avec ses auvents rayés vert et blanc, ses petites tables sur le trottoir de calcaire. À l'intérieur, un jeune homme nous accueille avec ce sourire large et éclatant qui met immédiatement à l’aise. La commande est passée — un café latté et un matcha coco — et les tasses arrivent bientôt, coiffées de leur latte art délicat : une feuille crème sur le café, une feuille blanche sur le vert profond du matcha. Sur la table en bois, un petit pot en fer-blanc tient lieu de porte-serviettes. Dehors, le soleil joue à cache-cache.


    C’est Patrick qui, le premier, aperçoit Reinaldo devant le porche de l’Edifício Promenade. Il pose sa tasse, se lève, traverse la rue. Quelques instants plus tard, Reinaldo pousse la porte du café pour venir me saluer — une courtoisie simple, chaleureuse, tout à fait à la lisboète. Nous le rejoignons bientôt devant l'entrée du 1, Rua Dom Luís I, les boissons agréablement sirotées jusqu’à la dernière gorgée.


    L’ascenseur nous monte au second étage. L’appartement est lumineux. Reinaldo en fait les honneurs avec la décontraction tranquille d’un homme qui connaît le lieu, distille les bons conseils pour un séjour réussi, puis pose sur la table une petite assiette : deux pastéis de nata, leurs coques feuilletées croustillantes, leur crème dorée et caramélisée par endroits — une offrande de bienvenue aussi portugaise qu’irrésistible. Reinaldo s’en va. Lisbonne, par les fenêtres, nous attend. L’installation à peine amorcée, il nous faut penser au quotidien. À moins de dix minutes à pied, la gare de Cais do Sodré — et sa station de métro éponyme — abrite en son sein un supermarché Pingo Doce à l’emplacement idéal : nous y entrons depuis le hall de la gare elle-même, entre ses murs de béton brut et ses azulejos en surplomb. Puis c’est Auchan, un peu plus loin. En chemin, je m’accorde une halte chez Marie Blachère — la boulangerie française qui a voyagé jusqu’ici — et en ressors avec une tartelette aux pommes, geste de douceur. Auchan, lui, pourvoit aux bananes : tigrées et bio. 


    Sur le chemin du retour, du retour, nous traversons la Praça de São Paulo. Le dallage en calcaire blanc et basalte noir y dessine ses motifs géométriques avec une précision d’orfèvre — cette calçada portuguesa qui transforme le sol en œuvre d’art sous nos pas. Au fond de la place, l’église de São Paulo dresse ses deux tours baroques dans le ciel changeant, façade crème ourlée de pierre, deux horloges rondes nichées dans les clochers comme deux yeux paisibles qui mesurent le temps sans s’en émouvoir. Des tables de café s’éparpillent sous les arbres dépouillés de février ; quelques habitués s’y attardent, indifférents à la grisaille. Et là, entre les platanes, un kiosque rouge sang — fer forgé, globes lumineux, courbes Belle Époque — veille sur la place avec la nonchalance des choses qui ont vu passer les siècles. Nous le savons déjà : ce sera l’un de nos repères. 


    Plus en avant, une dernière escale m’offre, chez Frescos do Pizão, d’acheter des mûres et des myrtilles. À la caisse, une dame souriante — quel plaisir — me les tend comme un cadeau. Il est encore tôt. Nous rentrons. L’appartement nous attend, et derrière les fenêtres, la ville aussi, demain…