samedi 28 février 2026

Le lieu s’appelle Honest Greens...

 

    Patrick et moi déjeunons dans un restaurant vaste et spacieux où la nourriture est une fête pour les papilles. Nous sommes à Lisbonne, Praça do Príncipe Real, et le lieu s’appelle Honest Greens — un nom qui dit tout, ou presque, car il faudrait plusieurs pages pour décrire ce que nous voyons et ressentons en franchissant le seuil de ses hautes portes ouvertes.


    Dehors, la façade du bâtiment d'angle nous avait déjà arrêtés net : une rotonde majestueuse du XIXe siècle, entièrement habillée d’azulejos bleu-vert aux motifs géométriques, ses balcons en fer forgé ouvragé courant sur deux des quatre étages, comme des dentelles de métal. Nous avions pris le temps de la photographier sous le ciel d’un bleu souverain, presque insolent de beauté. Une vieille dame portugaise, digne comme une reine, traversait alors le trottoir en pierre calcaire. Rien n’avait changé depuis un siècle — sauf l’enseigne discrète, en lettres blanches sur fond sombre : honest greens.


    À l’intérieur, le contraste est saisissant et harmonieux, comme si le temps avait accepté de composer avec l’audace contemporaine. Les arches de pierre claire, héritées d’une architecture séculaire, enjambent l’espace avec une grâce souveraine, tandis qu’au-dessus de nos têtes courent d’épais conduits métalliques gris — assumés, presque revendiqués, industriels et pourtant beaux dans leur rigueur fonctionnelle. Le plafond, par endroits, est tissé de paille dorée, comme pour rappeler que l’essentiel vient de la terre. Les murs sont couverts de grands portraits photographiques, des visages intensément vivants, des bouches qui mordent dans des pommes écarlates, des mains qui saisissent la nourriture à pleines paumes — a little dirt never hurt, proclame l’un des murs en lettres géantes. Et là, face à nous, lumineux comme un manifeste : The Real Food Revolution. Ce n’est point un slogan de façade. C’est plutôt une conviction qui se mange.


    Patrick s’installe sur une chaise en bois clair, et moi en face, sur un banc de bois sombre garni de coussins colorés. La lumière entre à flots par les hautes fenêtres en arc de cercle. Un jeune homme œuvre sur son ordinateur à ma droite ; il me demande de le garder à l'œil durant une absence pour acheter son repas. Des monsteras géants débordent de leurs pots en terre cuite, des ficus lyrata déploient leurs larges feuilles lustrées entre les tables. Nous pourrions nous croire l'espace d'un instant dans une petite forêt douce et bienveillante.


    Au comptoir, la cuisine est entièrement ouverte — fresh and seasonal products, peut-on lire sur la vitre — et c’est vrai : nous voyons les mains des cuisiniers à l’ouvrage, les mets s’assembler, les sauces être versées avec soin. Sur le plateau d’accueil, vers la caisse, trônent des choux violets, des oranges, des carottes, des choux-fleurs : une nature morte flamande revisitée par un chef soucieux d’esthétique botanique.


    Nos plats arrivent dans des assiettes creuses en grès brut, rugueux au toucher, plaisantes comme des sculptures. La mienne est un festival végétal : carottes rôties, brocolis, tomates cerises, chou violet, germes de soja, graines de courge, pousses de betterave d’un rose vif… le tout nappé d’une sauce aux accents de tahini. Les couleurs sont si vives, si généreuses, qu’on hésite presque à y plonger la fourchette. Patrick a choisi un plat avec des falafels aux herbes, servies sur un lit de feuilles d’épinards et de verdure — un jardin comestible, posé là avec élégance. Du pain de seigle grillé nous accompagne, tartiné d'houmous et d’un pesto au vert intense. Mange naturel, dit un mur. Et nous mangeons naturel.


    Dans une autre salle, sous une arche, une enseigne dorée annonce Honest Beans — specialty coffee & healthy endings — et de jeunes gens y œuvrent sur leurs laptops, leurs cafés fumant devant eux, leurs regards perdus dans l’écran ou dans la lumière du dehors. Lisbonne comme bureau, Honest Greens comme maison ! Nous commandons chacun une boisson chaude à María : café latté et chaï tea au lait d'avoine.


     Des rayons de soleil viennent caresser la pierre ancienne d’une colonne. Dehors, la Praça do Príncipe Real vit son samedi tranquille. Ici, entre les plantes et les arches, entre l’ancien et le nouveau, nous avons simplement, magnifiquement, bien mangé


    Après le repas, nous décidons de voyager en tram et en bus cet après-midi, et partir à la découverte. Dans les entrailles du métro, alors que nous bataillons devant un automate pour acheter, en vain, deux tickets journaliers, une fillette, longue chevelure noir bouclée, nous accoste comme par magie, souriante, pour nous indiquer, en français, un guichet où nous pouvons les acheter. Ses yeux lumineux me font penser à ceux d’un ange…




















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