vendredi 27 février 2026

Lisbonne, nous voilà !

 

    Il est treize heures quarante-cinq quand Paulo Cabral démarre. La route depuis Setúbal se déroule sous un ciel changeant, capricieux, où les nuages s’assemblent et se dispersent comme des voyageurs pressés. Par la vitre, le paysage glisse : nous apercevons d’abord, dressé sur sa colline boisée, le Cristo Rei — ce Christ aux bras ouverts qui veille sur l’estuaire depuis son piédestal de béton, silhouette hiératique découpée sur le gris du ciel. Plus loin, la ville commence à s’affirmer. Un mur jaune vif annonce la Marinha portugaise, ses soldats et ses marins figés en mosaïque géante, comme une promesse de grandeur maritime. Puis les façades s’enchaînent : un immeuble revêtu des azulejos bleus si caractéristiques, un bâtiment jaune et ocre orné de carreaux de faïence Art nouveau aux entrelacs fleuris portant l'inscription H. D’Oliveira & Irmão, un édifice corail aux ornements néo-manuélins abritant désormais une enseigne moderne — l’ancienne et la contemporaine Lisbonne se superposant dans le flot du temps. Le tramway jaune n°25E de la Carris — numéro 564, un vieil habitué des rues en pente — nous croise à un carrefour, à la fois naturellement indifférent et majestueux.


    À quatorze heures trente, Paulo nous dépose devant le numéro un de la Rua Dom Luís I. L’appartement ne nous ouvrira ses portes qu’un peu plus tard. Qu’à cela ne tienne : en face, le café Janis nous tend les bras depuis sa belle façade d’angle, jaune d’or, avec ses auvents rayés vert et blanc, ses petites tables sur le trottoir de calcaire. À l'intérieur, un jeune homme nous accueille avec ce sourire large et éclatant qui met immédiatement à l’aise. La commande est passée — un café latté et un matcha coco — et les tasses arrivent bientôt, coiffées de leur latte art délicat : une feuille crème sur le café, une feuille blanche sur le vert profond du matcha. Sur la table en bois, un petit pot en fer-blanc tient lieu de porte-serviettes. Dehors, le soleil joue à cache-cache.


    C’est Patrick qui, le premier, aperçoit Reinaldo devant le porche de l’Edifício Promenade. Il pose sa tasse, se lève, traverse la rue. Quelques instants plus tard, Reinaldo pousse la porte du café pour venir me saluer — une courtoisie simple, chaleureuse, tout à fait à la lisboète. Nous le rejoignons bientôt devant l'entrée du 1, Rua Dom Luís I, les boissons agréablement sirotées jusqu’à la dernière gorgée.


    L’ascenseur nous monte au second étage. L’appartement est lumineux. Reinaldo en fait les honneurs avec la décontraction tranquille d’un homme qui connaît le lieu, distille les bons conseils pour un séjour réussi, puis pose sur la table une petite assiette : deux pastéis de nata, leurs coques feuilletées croustillantes, leur crème dorée et caramélisée par endroits — une offrande de bienvenue aussi portugaise qu’irrésistible. Reinaldo s’en va. Lisbonne, par les fenêtres, nous attend. L’installation à peine amorcée, il nous faut penser au quotidien. À moins de dix minutes à pied, la gare de Cais do Sodré — et sa station de métro éponyme — abrite en son sein un supermarché Pingo Doce à l’emplacement idéal : nous y entrons depuis le hall de la gare elle-même, entre ses murs de béton brut et ses azulejos en surplomb. Puis c’est Auchan, un peu plus loin. En chemin, je m’accorde une halte chez Marie Blachère — la boulangerie française qui a voyagé jusqu’ici — et en ressors avec une tartelette aux pommes, geste de douceur. Auchan, lui, pourvoit aux bananes : tigrées et bio. 


    Sur le chemin du retour, du retour, nous traversons la Praça de São Paulo. Le dallage en calcaire blanc et basalte noir y dessine ses motifs géométriques avec une précision d’orfèvre — cette calçada portuguesa qui transforme le sol en œuvre d’art sous nos pas. Au fond de la place, l’église de São Paulo dresse ses deux tours baroques dans le ciel changeant, façade crème ourlée de pierre, deux horloges rondes nichées dans les clochers comme deux yeux paisibles qui mesurent le temps sans s’en émouvoir. Des tables de café s’éparpillent sous les arbres dépouillés de février ; quelques habitués s’y attardent, indifférents à la grisaille. Et là, entre les platanes, un kiosque rouge sang — fer forgé, globes lumineux, courbes Belle Époque — veille sur la place avec la nonchalance des choses qui ont vu passer les siècles. Nous le savons déjà : ce sera l’un de nos repères. 


    Plus en avant, une dernière escale m’offre, chez Frescos do Pizão, d’acheter des mûres et des myrtilles. À la caisse, une dame souriante — quel plaisir — me les tend comme un cadeau. Il est encore tôt. Nous rentrons. L’appartement nous attend, et derrière les fenêtres, la ville aussi, demain…




























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