Rien faire
Albert Moukheiber
On passe notre temps à se répéter que le temps est la chose la plus précieuse, qu’il faut le chérir, profiter de chaque minute de sa vie. Et puis, soudain, un après-midi, on décide de faire exactement l’inverse : on efface ces injonctions, on s’affale sur le canapé et on se laisse tranquille, sans rien faire. Juste comme ça.
Les réunions de travail, les déjeuners professionnels, les afterworks, les séances de team building… tout s’emboîte comme des blocs de Lego dans nos agendas. Même les moments supposés être des temps de repos finissent eux aussi programmés. On part en vacances, mais là encore, il faut « profiter » : réveil à huit heures pour voir tous les monuments, aller à la plage, cocher tout ce qu’il faut faire. Cette pression de devoir tout rentabiliser finit par transformer chaque instant en objectif. C’est cela, le piège : la pression de performance.
Tout devient une action orientée vers un but, comme si chaque geste devait contribuer à notre développement personnel ou à notre carrière. Mais comment réapprendre à faire des choses qui n’ont pas de but ? À simplement ne rien faire — pas pour se développer, pas pour s’améliorer, juste pour exister ?
Bertrand Russell, dans L’Éloge de l’oisiveté, disait que pour bien vivre, il faut préserver cette capacité à ne rien faire, à libérer du temps pour soi, pour être seul avec soi-même. Les psychologues appellent cela le « désengagement attentionnel » : ce moment où notre attention cesse d’être happée par quoi que ce soit.
Les neurosciences confirment cette intuition : notre cerveau possède ce qu’on appelle le default mode network, ou « réseau de mode par défaut ». Ce réseau s’active précisément quand on se laisse tranquille, lorsque l’on n’est concentré sur rien, et il semble essentiel à notre équilibre mental.
Sortir de cette logique de performance n’est pourtant pas si simple. J’ai essayé : chaque jour, en rentrant chez moi, je m’installe sur le sofa et je ne fais rien pendant dix minutes. Ces dix minutes me paraissent interminables au début. Puis on s’y habitue. Parfois, on s’endort, on rêve; parfois, une heure s’écoule sans qu’on sache où elle est passée. C’est étrange — comme une manière délibérée de faire disparaître un morceau de sa vie.
Et si, au fond, traiter son existence avec un peu de désintérêt pouvait être une forme de bienveillance ? On peut tous trouver cinq ou six minutes par jour — le matin, le soir, l’après-midi — juste pour ne rien faire. Pas pour aller mieux, ni pour sa santé mentale ou sa productivité. Simplement pour se laisser tranquille, pour voir ce que ça fait. Dans un monde qui répète que chaque seconde compte, comment parvenez-vous, vous, à faire la paix avec le temps ?
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