Nous déjeunons chez nous. Après le repas, José Ricardo nous prend à bord de sa Renault Zoé pourpre. Il nous dépose une dizaine de minutes plus tard devant la Casa Fernando Pessoa, au 16 de la Rua Coelho da Rocha, dans le quartier de Campo de Ourique. C’est ici, dans cet immeuble bourgeois aux volets verts, que le poète vécut ses dernières années, de 1920 à sa mort en 1935. Il y occupait un modeste appartement au premier étage, où il écrivait la nuit, à la lumière d’une lampe, sur des feuillets épars qu’il glissait dans une grande malle en bois. Cette malle, découverte après sa mort, contenait près de vingt-sept mille manuscrits — l’œuvre immense d’un homme que Lisbonne allait alors découvrir, fascinée par le talent de l’écrivain. La légende dit qu’il passait ses journées à traduire des lettres commerciales pour survivre, et ses nuits à donner vie à ses hétéronymes : Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos… autant de voix distinctes, de biographies inventées, d’âmes parallèles qu’il habitait tour à tour. Aujourd’hui transformée en musée de la littérature, la maison abrite aussi une bibliothèque et des expositions temporaires dédiées à son œuvre et à ceux qu’il a inspirés. Nous entrons dans la librairie-boutique, riche de ses œuvres, dont certaines bilingues portugais-français. Nous achetons Lisbonne revisitée, une anthologie bilingue préfacée par Maria José de Lancastre, avec une introduction de Joanna Cameira Gomes, publiée aux éditions Chandeigne — un livre qui porte en quatrième de couverture ces mots de Robert Bréchon : la Lisbonne de Pessoa est une ville fantôme qui se situe ailleurs, dans l’esprit.
Ensuite, nous prenons la direction de sa dernière demeure — enfin, plutôt l’avant-dernière. En chemin, nous flânons et admirons les bâtisses de charme de Campo de Ourique, l’un des quartiers les plus tranquilles et les plus authentiques de Lisbonne. Soudain, je vois une 2CV bleue qui semble prendre son envol dans le ciel, devant le regard ahuri d’un jeune passant — s’agit-il d’une illusion ? Nous passons devant l’Igreja de Santo Condestável, église néogothique blanche qui domine fièrement la Praça do Rio de Janeiro. Construite entre 1951 et 1966, elle est dédiée au roi Nuno Álvares Pereira, connétable du Portugal et figure tutélaire de la nation. Sa façade élancée, flanquée de deux clochers effilés en calcaire clair, tranche avec la végétation alentour. Sur le mur extérieur, un beau panneau de azulejos contemporains retient notre attention : une fresque colorée aux tons verts et ocres, mêlant personnages bibliques, scènes populaires et motifs symboliques, comme un livre d’images ouvert sur le Portugal profond.
Devant le Cimetière dos Prazeres, mon regard se pose sur un élégant tramway jaune, immobilisé à son terminus. Ces trams, surnommés elétricos, sillonnent Lisbonne depuis 1873 — d’abord tirés par des chevaux, puis électrifiés à partir de 1901. La ligne 28, la plus célèbre, serpente à travers Alfama, la Graça et Campo de Ourique, reliant le passé au présent dans un doux grincement de rails. Ces voitures en bois verni, aux livrées jaunes caractéristiques, sont devenues l’âme sonore de la ville — et le terminus des Prazeres, où elles s’arrêtent dans un souffle, semble avoir été conçu pour inviter à la méditation.
Nous entrons dans l'univers du repos éternel. Muni d’un plan fourni par une charmante dame à l’accueil, nous partons à la recherche de la tombe numéro 4371. Car si Fernando Pessoa reposa ici pendant cinquante ans, sa dépouille a depuis quitté ces allées : elle fut transférée en 1985 au Mosteiro dos Jerónimos, à Belém, pour le cinquantenaire de sa mort. Dans le cloître du monastère, sa tombe présente plusieurs faces, pour symboliser les hétéronymes de l’artiste — ces multiples identités qu’il porta sa vie durant comme autant de masques et de vérités. Nous cheminons tranquillement parmi les mausolées. L’un d'eux retient particulièrement mon attention : entièrement revêtu de marbre blanc, flanqué de colonnes corinthiennes élancées, il s’ouvre sur une loggia tapissée d’un mur végétal artificiel d’un vert intense, d’où pendent des guirlandes lumineuses, des papillons roses suspendus et des mobiles délicats. Devant la porte, une profusion de fleurs fraîches, de plantes en pot et de petites figurines d’anges gardent le seuil. Sur la façade, un grand cœur doré et une inscription cursive en or — le nom d’un être aimé — transforment cette sépulture en véritable sanctuaire de l’amour et du deuil, d’une ostentation touchante qui dit, à sa manière, l’intensité de l’absence. Ailleurs, deux chats se prélassent sur un banc de bois vert, indifférents au monde — un roux et blanc étalé de tout son long, un noir et blanc assis en sentinelle. Gardiens silencieux et chauds des Prazeres.
Nous arrivons devant le caveau familial où se lisent les mots gravés dans la pierre sobre : Jazico de D. Dionizia de Seabra Pessoa, et, sur le côté, la plaque discrète — Fernando Pessôa, 13 de Junho de 1888 – 30 de Novembro de 1935 — avec le numéro 4371, Section 47. Un endroit sobre et émouvant, bien loin du monument érigé au sanctuaire des Hiéronymites. Il y a quelque chose de profondément touchant dans ce caveau familial discret, serré entre deux cyprès, où la dépouille de Fernando reposa pendant cinquante ans dans l’anonymat… avant que le monde entier ne redécouvre son génie. Non loin de là se trouverait la petite tombe d’Ofélia Queiroz, la seule femme qu’il aima — ou presque aima, comme on aime quand on est Pessoa : de loin, par lettres, et en s’en excusant presque. Nous sortons par d’autres allées.
Soudain, surgit au détour d'un chemin une église au profil surprenant : c’est l’Igreja Nossa Senhora de Fátima dos Salesianos, chapelle de la congrégation salesienne, dont la façade moderniste en béton et granit, en forme de flamme élancée vers le ciel, encadrée de deux arches blanches en ogive, tranche avec les mausolées alentour. Construite dans les années 1960 dans le style du renouveau liturgique de l’après-guerre, elle semble moins appartenir à ce quartier de pierre et de mémoire qu’à un avenir encore en construction — comme si la vie insistait, là, à deux pas du repos éternel.
Avant de quitter ce lieu, un corbillard noir entre lentement par le grand portail, chargé de fleurs blanches. Une sépulture s’annonce. La vie continue d’alimenter la mort, et le cimetière des Prazeres de tisser son histoire, page après page. Plus tard, Marcelo nous ramène chez nous à bord de sa Fiat Tipo grise. Dans le silence du retour, quelque chose demeure — une présence légère, comme l’écho d’une voix multiple entendue entre les cyprès. Pessoa écrivait : je ne suis rien, je ne serai jamais rien, je ne peux vouloir être rien — cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. Aujourd’hui, entre les mausolées des Prazeres et les pages de notre anthologie toute neuve, nous avons peut-être effleuré l’un d’eux…














































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