jeudi 12 mars 2026

Grand Hotel Central en devenir heureux — Majesté du Cristo Rei dominant le fleuve et la ville de Lisbonne...

 

    Le ciel est d’un bleu souverain, comme hier. Après le déjeuner chez Honest Greens, dans le cadre d’une nouvelle de Patrick en cours d’écriture, nous allons découvrir le Grand Hotel Central de Lisbonne, en travaux. Je laisse venir à moi le murmure du temps qui me parle de son histoire : dressé sur la Praça dos Remolares — aujourd’hui Praça Duque de Terceira — face au Cais do Sodré et aux eaux infinies du Tage, cet immeuble né des cendres du grand tremblement de terre de 1755 a traversé presque trois siècles comme un vieux marin qui aurait tout vu, tout enduré, tout aimé. Ses pierres gardent encore la mémoire d’une modeste pension appelée Estrela Branca, l’Étoile Blanche, qui vers 1835 accueillait les voyageurs venus du monde entier, attirés par les parfums de sel et d’épices qui montaient du fleuve.


    Puis vint Maria Teresa. Cette Française élégante, déterminée, épouse du libraire Pierre Langlet — propriétaire de la célèbre Librairie Belge-Française de la Rua Nova do Almada — métamorphosa les lieux en Hôtel de France dès 1838, y insufflant une âme nouvelle, une élégance discrète et un parfum de conspiration. Car ces murs furent plus qu’un refuge pour voyageurs fourbus : ils devinrent le quartier général secret des révolutionnaires qui tramaient contre les gouvernements des deux côtés de la Péninsule ibérique, dans le tumulte politique de l’époque. Quelle femme que cette Maria Teresa, qui gérait à la fois ses chambres, ses hôtes illustres et ses dangereux secrets, pendant que son mari et sa sœur Gertrudes Clara — épouse du relieur français Manuel Robin — bâtissaient à quelques rues de là ce qui allait devenir la Livraria Langlet, puis la légendaire Livraria Ferin, toujours en activité aujourd’hui dans le cœur de Lisbonne.


    Vers 1855, Maria Teresa céda les clés de son hôtel à celui qui allait lui donner le nom de Grand Hotel Central — titre qui sonnait comme une promesse. L’établissement s’éleva alors au rang des plus grands de la capitale, accueillant rois, princes et esprits brillants. Eça de Queirós, Ramalho Ortigão, Oliveira Martins s’y retrouvaient le soir, transformant le restaurant en scène des grandes joutes littéraires de leur temps. En 1880, une réclame vantait déjà fièrement ses salles de bains, luxe suprême pour les globe-trotteurs de l’époque. Mais les siècles sont parfois cruels : l’hôtel ferma ses portes en 1919, laissant ses murs se souvenir en silence des rires, des valises et des adieux. Des boutiques et un pub irlandais prirent sa place, occupants éphémères d’un écrin trop grand pour eux. Puis, en 2019, un investisseur allemand, séduit par la grâce secrète du lieu, racheta l’ensemble du quartier — rebaptisé Tagus Square — pour lui rendre enfin sa splendeur d’antan : un hôtel de luxe avec plus d’une centaine de chambres ouvertes sur le fleuve, promesse que le Grand Hotel Central renaîtra bientôt de ses pierres comme Lisbonne sait si bien le faire, encore et toujours.


    Nous prenons ensuite un ferry pour traverser le Tage et nous rendre à Cacilhas. À destination, nous quittons le terminal fluvial et montons à bord de la Fiat 600 blanche de Moyez, qui nous dépose peu après à l’entrée du site que nous sommes venus découvrir. Le Cristo Rei domine le fleuve et la ville de Lisbonne de toute la majesté de ses bras grands ouverts. Il faut lever les yeux pour le rencontrer du regard. Érigée entre 1949 et 1959 sur les hauteurs d’Almada, cette immense figure du Christ au Cœur Sacré s’inspire du célèbre Cristo Redentor de Rio de Janeiro, que le cardinal Dom Manuel Gonçalves Cerejeira avait contemplé avec émotion lors d’un voyage au Brésil en 1934. Touché par cette grâce de pierre et de foi, il avait fait le vœu, si le Portugal était épargné par les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, d’ériger à son tour une statue du Christ face à Lisbonne. Le pays fut épargné. La promesse fut tenue. La statue, œuvre du sculpteur Francisco Franco, s’élève à 28 mètres au-dessus d’un piédestal-pylône de 75 mètres — le tout culminant à plus de 110 mètres au-dessus du Tage. Le Christ étend les bras sur la ville comme pour la recueillir tout entière dans une étreinte fraternelle, tandis qu’à ses pieds, le fleuve glisse vers l’Atlantique en murmurant ses secrets millénaires. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette figure silencieuse qui veille, jour et nuit, sur les vivants et les disparus de Lisbonne.


    Un car de touristes asiatiques arrive. Je suis séduit par la vue panoramique du pont du 25 de Abril qui s’impose avec une familiarité troublante, se donnant vraiment des airs du Golden Gate de San Francisco. Un bourdonnement s’élève du tablier où les deux flots de véhicules se croisent dans un ballet cadencé et mécanique. Nous prenons du recul et photographions la statue en profitant de l’ombre de son piédestal. Nous nous promenons parmi les palmiers dont les jeunes pousses, plus nombreuses que les enfants de la famille de Waldemar d’Orey, dressent fièrement leurs palmes vers ce même ciel bleu qui semble ne plus vouloir s’absenter de Lisbonne. Je vois un camping-car immatriculé dans le département de Haute-Garonne — les Français voyagent…


    Nous retournons au port à bord de la Ford Focus de Mukesh et nous flânons dans la rue centrale piétonne. Attrayante et colorée, elle se pare de l’église Nossa Senhora do Bom Sucesso en robe bleu ciel, dont la façade pastel semble avoir capturé la douceur même du ciel portugais. Nous nous installons à la terrasse du café-librairie Casa das Artes — dont l’enseigne et les livres exposés à l’air libre se distinguent sur la place ensoleillée — où un chat roux, souverain et nonchalant, trône et nous convie à l’imiter dans son farniente vagabond. Sur la terrasse flottent les voix de Madeleine Peyroux, On My Own, puis celles du Porter Lane Trio, Your Hands in Winter, avant que Chantal Chamberland ne prenne le relais avec La Mer — trois façons de nommer la mélancolie heureuse qui est l’âme secrète de cet après-midi lisboète. Je prends le temps de m’imprégner de l’ambiance du café dont la décoration recèle un charme fou : des étagères croulant sous les livres côtoient un vieux piano noir, une guitare accrochée au mur, une mappemonde lumineuse, des tableaux épars et, sur le mur sombre, la silhouette peinte d’un squelette guerrier tenant un crâne — fantaisie baroque qui fait sourire autant qu’elle intrigue. Des livres de Franz Kafka — La Métamorphose — et de Jean Cocteau se dévoilent parmi les rayonnages, comme une invitation discrète à l’errance intérieure. Après ce temps de détente féline et littéraire, nous retournons au terminal de ferry pour rejoindre Lisbonne…




Grand Hotel Central




























































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