dimanche 1 mars 2026

Jardim Botânico de Lisboa — une promenade de beauté...

 

    Nous déjeunons à midi chez Honest Green. Patricio nous accueille et prend la commande. Nous optons pour une sélection différente de celle d’hier. Les mets sont copieux et savoureux. Un latté macchiato et un chaï tea terminent le repas. Dehors, devant le restaurant, nous commandons une voiture sur l’application Bolt. Muhammad nous dépose au Jardim Botânico de Lisboa. Nous payons dix euros pour la visite.


    Tout de suite, je me sens bien. La nature épanouie, diversifiée, chaleureuse, secrète, nous enveloppe de sa magnificence. Les cactus dévoilent leurs formes artistiques — un opuntia centenaire, tordu sur lui-même, arc-bouté comme un vieux lutteur, semble avoir défié les siècles en silence. Un magistral dragonnier montre un enchevêtrement de troncs, tel un orchestre aux mille visages — ses bras ligneux, innombrables et enchevêtrés, se déploient en une coupole vivante d’où jaillissent, aux extrémités, de fines lances bleutées. L’arbre est endémique de la Macaronésie, natif des Canaries, de Madère, du Cap-Vert et des Açores ; celui-ci, cultivé comme ornement, est l’un des spécimens les plus imposants du jardin. Plus bas, un labyrinthe de buis taillés dessine ses méandres géométriques sur la pente, invitant à s’y perdre avec délice. La silhouette d’un château en ruine se laisse apercevoir à travers un entrelacs de branches, tel le château de la Belle au bois dormant.


    Cette bâtisse romantique et mélancolique est celle du Palacete Burnay, ancienne demeure du comte Burnay, banquier et collectionneur d’art de la fin du XIXe siècle, dont le domaine engloba jadis une grande partie du terrain aujourd’hui occupé par le Jardin Botanique de Lisbonne. Abandonnée depuis de nombreuses décennies, la façade ocre champagne se délite lentement, ses fenêtres béantes regardent le ciel comme des yeux sans paupières, tandis que la végétation, indifférente et conquérante, reprend pied sur les murs. Une tour cylindrique se dresse encore au-dessus des frondaisons, vestige d’une splendeur oubliée engloutie par le temps et le lierre.


    Des fleurs colorées participent à l’harmonie du lieu — des torches écarlates d’aloès dressent leurs épis flamboyants parmi les feuilles charnues, comme des cierges allumés en offrande au soleil d’hiver. Ailleurs, un micocoulier me surprend par sa forme qui me donne l’impression d’une main tendue vers le ciel bleu : ses cinq troncs principaux s’écartent depuis une base commune avec une grâce quasi humaine, les doigts de bois vert-gris couverts de mousse s’étirant vers l’azur dans un geste à la fois reconnaissant et triomphant. Tout près, un arbre mort allongé symbolise le temps qui passe et l’impermanence de toute chose — son bois éclairci et torsadé montre la beauté sèche d’une sculpture abstraite, cadeau offert par la forêt aux promeneurs. Un bois de bambou se signale, dense et bruissant, ses tiges dorées craquant doucement dans la brise comme une conversation à voix basse.


    À un moment donné, j’observe une dame qui réalise une paire de chaussettes en tricot. Assise sur un banc, sac à dos posé à ses côtés, elle tricote avec une concentration à la fois tranquille et attentive. Nous nous sourions — ce sourire entre inconnus qui ne dure qu’un instant et pourtant dit tout de la douceur possible entre les gens. À quelques pas, j’attarde mon regard sur d’immenses feuilles d’un vert profond, échancrées et crénelées : ce sont les feuilles caractéristiques du Monstera deliciosa, la plante gruyère, originaire des forêts tropicales d’Amérique centrale. Ces découpures et perforations, qui donnent à chaque feuille l’apparence d’une carte d’un monde imaginaire, ne sont point le fruit du hasard : elles permettent à la plante de résister aux vents violents des sous-bois et d’optimiser la lumière filtrée à travers la canopée. Ici, grimpant sur un vieux tronc de palmier, le monstera a atteint une ampleur remarquable, ses feuilles pouvant dépasser le mètre de diamètre. Tout près, des brachyglottes me séduisent. Ces fleurs composées, d’un jaune vif et lumineux, se regroupent en corymbes généreux au sommet de hautes tiges rougeâtres, au-dessus de larges feuilles d’un vert bleuté. Leur floraison hivernale leur confère un rôle précieux dans le jardin : elles illuminent la saison froide d’une gaieté solaire, et nourrissent les derniers insectes butineurs.


    Les découvertes se poursuivent dans le bien-être. Nous arrivons devant trois œuvres en marbre dont la présence nous étonne. Ces sculptures champignons, aux formes naïves et poétiques — deux à chapeau rond bombé, l’une à chapeau plat écaillé — appartiennent à un ensemble d’éléments décoratifs anciens du jardin, probablement réalisés au tournant du XXe siècle dans la tradition des jardins romantiques portugais, où il était de bon ton d’orner les promenades de petits objets fantaisistes en pierre taillée ou en béton moulé. Quel artiste précis se cache derrière cette œuvre ? L’identité en est aujourd'hui perdue, comme souvent pour les artisans anonymes qui peuplèrent ces jardins de leur imagination discrète et créative. Leur usure, leur patine rosée, leur légère brisure témoignent d’une longue vie parmi les feuilles mortes et les jeux de lumière.


    Dans les minutes suivantes, un lac miroir apparaît où deux immenses arbres — platanes majestueux aux troncs mouchetés — reflètent leur majesté dans une eau à la fois noire et limpide. Le ciel bleu s’y renverse aussi, si bien que j’ignore où finit la terre et où commence l’infini. Tout près, un beau jeune homme assis sur un banc vert suspend sa lecture, lève la tête et dirige son regard vers des perruches venues se poser sur les branches d’un des deux géants — ces perruches à collier, désormais bien établies dans les jardins de Lisbonne, qui ont fait de ce parc l’un de leurs royaumes, et dont le cri strident tranche avec la sérénité du lieu sans pour autant la rompre tout à fait.


    La visite du Jardim Botânico de Lisboa se poursuit. Mon regard se promène dans une valse de diversité. Un palmier chanvre, robuste et aristocratique, trône dans une petite clairière entre quatre arbres qui s’élancent comme des cathédrales végétales vers un ciel d’un bleu absolu, leurs troncs mouchetés de placoïdes d’écorce beige et grise, semblables à des peaux de léopard pétrifiées. Le palmier déploie ses palmes en éventail avec une nonchalance souveraine, comme s’il présidait, depuis des siècles, ce cercle de vénérables anciens. Je lève la tête pour voir s’envoler une perruche — une Psittacula krameri sans doute originaire de l’Orient. Elles ont conquis les jardins de toute l’Europe méridionale. Ses ailes noires, où je distingue du jaune, se découpent contre le lacis délicat des branchages nus d’un platane chargé de ses petites boules brunes, comme un calligraphe qui aurait semé des points d’orgue sur une portée de ciel. Nous sommes maintenant au bas du jardin dont les allées, moussues pour certaines, serpentent sur une colline. Nous remontons par d’autres chemins pour joindre la seule sortie, celle où nous sommes entrés.


    Le long d’un mur de l’enceinte, je remarque une fenêtre devenue aveugle, surmontée d’une terrasse avec des balustrades en fer forgé — et c’est elle qui parle, si le promeneur lui prête l’oreille : « Je fus jadis une porte-fenêtre ouverte sur un belvédère d’où le jardin se déployait comme une carte enluminée. Au XIXe siècle, quand le Jardim Botânico fut fondé par l’École Polytechnique, j’étais une dépendance du mur d’enceinte, peut-être un pavillon de gardien ou une remise à outils transformée en logis, ma mémoire s’est partiellement estompée. Des mains botanistes passaient sous mon linteau, chargées de spécimens ramenés des colonies — de Goa, d’Angola, du Brésil. Puis le temps m’a condamnée — des lames de bois, rougi et gonflé par les pluies de l’Atlantique m’ont privé de la vue. La mousse a colonisé mes pierres comme une lente revanche du végétal sur le minéral. Je ne souviens plus de ma dernière visiteuse. Mais je veille encore, aveugle et fière, surmontée de ma couronne de fer forgé comme une reine déchue qui refuse d’abdiquer sa dignité. »


    Plus en avant, après un regard sur un bois de bambous aux cannes dorées qui s’inclinent les uns vers les autres comme des conspirateurs, nous entrons dans le labyrinthe où Patrick admire un massif de fleurs blanches : des narcisses papier blanc qui offrent leurs corymbes immaculés au soleil de février avec une vive générosité, leur parfum sucré flottant dans l’air printanier.


    Soudain, il remarque la présence, niché dans un encadrement isolé, d’un panneau de céramique décoratif en hommage libre à l’esthétique de Marc Chagall : un azulejo reprenant les codes visuels chagalliens — figure féminine flottante en apesanteur, fusion entre personnage et paysage, tonalités bleues dominantes, atmosphère onirique et poétique, rapport intime et symbolique entre les figures — intégré dans l’un des murs qui entourent le jardin, probablement réalisé par un céramiste portugais dans les années 1960–1980. La femme-oiseau, mi-sirène mi-colombe, semble vouloir s’échapper de son cadre de pierre pour rejoindre les palmiers tout proches.


    Tour à tour, j’observe deux magnifiques fleurs, créatives dans la magie du vivant. D’abord un lis de Cafrerie, dont les ombelles éclatantes déploient une vingtaine de trompettes d’un orange-corail ardent, striées de jaune d’or à l’intérieur, comme autant de petits soleils surgis de l’ombre des feuilles en lanières d’un vert profond — une fleur d’Afrique du Sud qui a trouvé ici, sous les lauriers, son exil épanoui. Puis une touffe d’iris de Hollande d’un violet-bleu intense, presque électrique, chacune marquée d’une larme jaune safran sur ses pétales tombants, qui se dressent contre le vieux mur de pierre écaillée comme des flammes mauves.


    Une fois dans l’allée qui sort du jardin, je me retourne sur un jeune couple élégant — vont-ils à un thé dansant au château par un portail temporel dérobé ? La robe rouge de la dame vole au vent comme un coquelicot pris dans un courant d’air, sa chevelure rousse bouclée vibrant dans la lumière. Son compagnon, élégant en costume et pardessus, tout en noir, tient sa veste ourlée de fourrure — un trésor de quelque garde-robe des années folles. Une belle apparition ! Nous gagnons le Jardim do Príncipe Real, tout proche. Je regarde la salle vitrée d’un attrayant café — le Príncipe Real, Desde 1985 — qui ressemble à une serre à plusieurs galeries, au toit métallique nervuré, où des corbeilles d’oiseaux de paradis orange veillent à la porte comme des sentinelles exotiques. À l’intérieur, des clients attablés sur des chaises bistrot semblent suspendus hors du temps. Je m’assois sur un banc et nous commandons une voiture pour le retour, après plus de deux heures trente vécues dans le jardin et quelque cinq kilomètres parcourus sous un ciel d’un bleu éclatant. Artur arrive. Nous montons à bord d’une Tesla blanche, silencieuse et électrique, nous emportant vers d’autres heures créatives…
























































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