mercredi 22 avril 2026

La porte des deux royaumes et les pierres d'Alarcos...

 

    Patrick et moi découvrons aujourd’hui la Puerta de Toledo de Ciudad Real, seul témoignage majeur encore visible de l’ancienne enceinte fortifiée qui ceignait autrefois la ville. Une solitude qui force le respect : autour d’elle, le trafic automobile, les immeubles modernes, les platanes en fleurs — et elle, indifférente, massive, couleur de miel brûlé sous le ciel de Castille.


    Cette muraille, dans son tracé complet, aurait compté jusqu’à cent trente tours quadrangulaires. En plus d’assurer la défense de la cité jusqu’au début du XIXe siècle, elle en incarnait aussi l’image, tout en remplissant d’importantes fonctions fiscales et sanitaires — franchir impunément ses portes était aventureux, les marchands le savaient et s’acquittaient d’un droit.


    La porte est édifiée en pierre de réemploi provenant d’Alarcos, ce champ de bataille où les Almohades écrasèrent les chrétiens en 1195, une défaite si cuisante qu’elle hanta pendant des générations les rois de Castille. Les pierres gardent en elles la mémoire des vaincus. Sa construction a longtemps été attribuée à Alphonse XI, en raison de la date gravée dans l’inscription gothique de sa façade extérieure : 1328, soit 1366 de l’ère hispanique. Des recherches archéologiques plus récentes invitent toutefois à en faire remonter l’origine au règne d’Alphonse X, dit le Sage, fondateur de Ciudad Real — ce roi encyclopédiste qui pose la première pierre d’une ville nouvelle au cœur de la Meseta et fait traduire les étoiles en castillan.


    Alphonse fait compiler, vers 1256, les Libros del saber de astronomía, une vaste encyclopédie astronomique traduite de l’arabe et enrichie par ses savants. Dans ce cadre, il fait translittérer en castillan les noms arabes des étoiles — ces noms que nous utilisons encore aujourd’hui : Altaïr, Bételgeuse, Algol, Aldébaran, Rigel… Tous viennent de l’arabe, et c’est en grande partie grâce à ce travail de traduction systématique qu’ils sont entrés dans les langues européennes. C’est un détail vertigineux : ces mots que nous croyons savants et qui sont, depuis le XIIIe siècle, de l’arabe médiéval dans nos paroles.


    Parmi les éléments les plus remarquables de l’ouvrage figurent l’inscription apotropaïque, ajoutée lors d’une phase de construction postérieure — une formule destinée à éloigner le mal, comme si la pierre seule ne suffisait point —, les armes de Castille et de León gravées sur la façade extérieure, trois paires d’arcs de formes diverses, deux voûtes puissantes, et des clefs sculptées, l’une aux armes de Castille, l’autre à celles de León. Deux bustes, disposés de part et d’autre du passage et invisibles depuis le sol, pourraient représenter Alphonse X lui-même : une présence discrète, presque clandestine, que seul le regard averti sait chercher.


    La majesté de la porte était encore renforcée par un second niveau, aujourd’hui disparu, qui lui donnait une silhouette plus élancée et abritait le corps de garde ainsi que le mécanisme de levage de la herse. Nous imaginons la machinerie, le bruit sourd des chaînes, la vigilance des hommes de quart au crépuscule. Il ne reste de tout cela que ce bloc de pierre blond, classé Monument national en 1955, planté là comme un défi au temps — et qui, de toute évidence, est en train de le gagner.


    En 1809, les troupes napoléoniennes occupent Ciudad Real. Un officier français, amateur d’antiquités, remarque la porte et entreprend de la mesurer, de la dessiner. Il est convaincu d’admirer un vestige maure, une porte de médina égarée en Castille. Son rapport, envoyé à Paris, décrit un ouvrage sarrasin d’une rare beauté. L’ironie est savoureuse : c’est précisément une porte bâtie pour résister à l’islam — symbole de la Reconquista, armoriée de Castille et de León — que l’œil cultivé d’un Européen du XIXe siècle ne peut s’empêcher de lire comme un monument andalou. Toutefois, la confusion n’est point si absurde. L’arc en fer à cheval, le galbe du passage intérieur, la sobre massivité du corps central : tout ici trahit cette époque de l’entre-deux où les maçons chrétiens construisent encore avec les formes de l’adversaire. Le mudéjar, plus qu’un style, est une coexistence qui s’est coulée dans la pierre.


    Une anecdote empreinte d’ambiguïté heureuse : une porte de la Reconquista que même ses vainqueurs lisent comme une porte de l’Orient — l’histoire a parfois le sens du paradoxe…













































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