lundi 13 avril 2026

L'Olympe des Chats Noirs...

Il existe dans une boutique de charme de Cordoue une étagère où le temps s'amuse. Les dieux quittent de temps à autre les sommets — parfois ils trônent sur quelques centimètres de bois sombre, parmi les objets que les hommes ont façonnés pour conjurer ce qu'ils peinent à comprendre.

Deux statuettes de pierre noire se dévoilent depuis des siècles — ou depuis hier, ce qui revient au même.

L'une porte une cape aux plis de basalte, les yeux d'un vert d'émeraude, fendu d'une pupille verticale comme une lame. Il fut nommé l'Encapuchonné.

L'autre coiffe un chapeau de sorcier légèrement penché sur l'oreille, bleu de nuit, et serre entre ses pattes un chaudron gravé d'une étoile à cinq branches. Il fut nommé le Brasseur.


Aujourd'hui, la boutique est fermée. Le propriétaire aime à s'offrir des escapades à Croatan pour percer le mystère de la colonie perdue de Roanoke. Un rayon de soleil baigne la vitrine, illumine les deux félins qui s'animent discrètement devant nous. Nous assistons à leur bavardage dont les sons traversent le verre allègrement :


Le Brasseurremuant quelque chose d'invisible dans son chaudron — Tu arrives tard.

L'Encapuchonné — Je n'arrive jamais. Je suis déjà là où tu penses me chercher.

Un silence. Dans le chaudron, une lumière dorée monte, tournoie, disparaît.

Le Brasseur — J'ai brassé cette nuit une potion de mémoire. Elle contient le parfum de la première neige, la voix d'une femme qui chantait dans une rue de Cordoue en 1931, et le poids exact d'un chagrin oublié.

L'Encapuchonné — À quoi cela sert-il ?

Le Brasseur — À rien. C'est pour ça que c'est précieux.

L'Encapuchonné incline légèrement la tête. Ses yeux verts nous traversent, la rue aussi et peut-être le monde.

L'Encapuchonné — Moi, je garde les seuils. Derrière moi il y a ce que les hommes appellent l'autre côté. Devant moi, il y a ce qu'ils appellent la vie.

Le Brasseur — Et toi, où es-tu ?

L'Encapuchonnéaprès un silence — Je suis la cape.

Le chaudron cessa de luire. Le soleil avança d'un pas léger sur l'étagère.

Le Brasseur — Un voyageur est entré. Il avait les yeux de quelqu'un qui cherche sans savoir quoi.

L'Encapuchonné — Je l'ai vu. Il a posé la main sur moi, puis l'a retirée.

Le Brasseur — Il reviendra.

L'Encapuchonné — Ils reviennent toujours. C'est leur manière à eux de rester.

Le Brasseur — Et nous ?

L'Encapuchonné — Nous, nous attendons. C'est notre manière à nous de voyager.


Le chapeau du Brasseur penche un peu plus. Ses yeux bleus — deux morceaux de ciel de nuit — se ferment à demi. Dans le chaudron, quelque chose frémit encore : peut-être la mémoire de Cordoue, peut-être autre chose, une émotion sans nom que personne n'a encore pensé à brasser.

Dehors, la rue est animée.

Sur l'étagère, les deux chats noirs veillent dans une illusion d'immobilité


Et si un jour, tu passes devant cette vitrine et que tu crois les voir sur l'étagère — sache qu'il s'agit bien d'eux — transcender l'espace et le temps fait partie de leur fantaisie...








1 commentaire:

  1. Chats noirs ... De beaux minets . Toujours de belles visites bien agréables . Bonne soirée à vous deux et gros bisous 🥰🥰

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