mardi 21 avril 2026

Museo Municipal López-Villaseñor de Ciudad Real...

 

    En début d’après-midi, Calle de los Reyes, nous entrons dans l’édifice qui abrite le Museo Municipal López-Villaseñor de Ciudad Real — portail plateresque de la façade, deux patios à colonnes et galeries de bois tourné, jardin de sculptures contemporaines avec ses cyprès en sentinelle, tour-clocher de l’église voisine émergeant au-dessus des toits, salle d’entrée aux murs de pierre brute surmontés d’un plafond mudéjar à caissons de bois sombre.


    Le musée occupe une demeure seigneuriale du XVIe siècle, ancienne casa palaciega de style Renaissance castillane, adossée à ce qui fut la maison natale de Hernán Pérez del Pulgar —El de las hazañas, compagnon d’armes des Rois Catholiques, dont une plaque commémorative est visible sur la façade.


    Hernán (1451–1531), natif de Ciudad Real, fut un noble castillan au service des Rois Catholiques pendant la Reconquête. Son surnom — el de las hazañas, « celui des exploits » — lui fut donné pour une série d’actions d’éclat lors de la guerre de Grenade (1482–1492). L’épisode le plus célèbre eut lieu dans la nuit du 18 décembre 1490 : s’introduisant clandestinement dans Grenade encore musulmane avec une poignée d’hommes, il traversa la ville endormie, pénétra dans la Grande Mosquée et y cloua sur la porte un parchemin portant les mots Ave Maria — geste à la fois militaire, religieux et chevaleresque, qui démontrait que la ville n’était point imprenable et consacrait symboliquement le lieu à la Vierge. Figure du caballero de la fin du Moyen Âge espagnol, où la prouesse individuelle prime sur le commandement stratégique, il reste pour les lecteurs français une sorte de Bayard ibérique : même registre du chevalier sans peur, même époque, même légende forgée par les chroniqueurs contemporains.


    Le patio intérieur, avec ses colonnes à chapiteaux corinthiens et ses balustrades tournées à l’étage, est un exemple soigné de l’architecture palatiale manchega de la Renaissance. Des œuvres du peintre Alberto López-Villaseñor vivent dans la demeure. Alberto est l’une des figures majeures de la peinture espagnole figurative du XXe siècle, souvent confiné à une reconnaissance régionale alors que son œuvre pourrait séduire une audience plus large. Né à Ciudad Real en 1923, il se forme à Madrid puis séjourne longuement en Italie — Rome, Venise, Florence — où il absorbe la leçon des maîtres de la Renaissance et du Baroque [un tableau du château Saint-Ange de Rome respire ici, à demeure]. C’est là que naît la tension fondamentale de son travail : une peinture profondément ancrée dans la tradition technique (glacis, sfumato, lumière caravagesque) mais habitée par une inquiétude métaphysique très contemporaine. Sa signature la plus reconnaissable est l’usage du mannequin articulé comme figure centrale — ce manichino hérité de la peinture métaphysique de De Chirico, mais que López-Villaseñor traite avec une densité charnelle et une mélancolie toute personnelle. Le tableau emblématique reproduit sur l’affiche et la brochure du musée, La novia de Messina [1987, huile sur toile], en est l’illustration idéale : un mannequin de bois articulé, voilé comme une mariée, assis dans la lumière rasante d’une pièce ancienne, tenant un plateau d’oranges — nature morte et portrait impossibles à la fois, entre présence et absence, entre le vivant et l’inerte. Son univers pictural se déploie autour de quelques motifs obsessionnels : la lumière méditerranéenne filtrant par des fenêtres et des portes entrouvertes, les fleurs et fruits comme memento mori discrets, les intérieurs silencieux où le temps semble suspendu.


    Memento mori — « souviens-toi que tu mourras » en latin — désigne une tradition iconographique très ancienne : introduire dans une image des objets qui rappellent subrepticement la mort et le passage du temps. Dans la peinture de nature morte baroque, le crâne est l’emblème le plus explicite, mais les fleurs coupées (qui se fanent), les fruits (qui pourrissent), la bougie à demi consumée, le sablier — tous jouent ce rôle de manière plus voilée. Chez Alberto, les oranges posées sur les genoux du mannequin de La novia de Messina fonctionnent ainsi : leur couleur chaude et leur rondeur évoquent la vie et la fécondité, mais elles sont tenues par des mains de bois inerte. C’est cette tension — le vivant confié à ce qui ne vit point — qui fait d’elles autre chose qu’un simple détail décoratif. Elles disent, discrètement, que la beauté est périssable et que celui qui pourrait la tenir est absent.


    Nous pensons parfois à Vermeer, parfois à Hopper, mais la référence italienne — Antonello da Messina, précisément, dont le titre du tableau ci-dessus est un hommage — est sans doute la plus juste.


Le musée a été inauguré en 1990, alors que l’artiste était encore en vie (il avait 66 ans). À sa mort, six ans plus tard, ses héritiers ont fait don de ses archives et de 162 œuvres supplémentaires, enrichissant les collections post-mortem. Cela explique pourquoi le musée porte le nom du peintre et expose son œuvre majeure dès son ouverture.


    Les collections permanentes couvrent l’ensemble de sa carrière, des premières académies jusqu’aux grandes toiles métaphysiques de la maturité. Le jardin de sculptures accueille également des œuvres d’autres artistes contemporains en dialogue avec le bâtiment historique.


    La superposition du XVIe siècle palatial et d’un regard pictural hanté par l’Italie de la Renaissance, tout cela à Ciudad Real, représente une étrangeté féconde…












1 commentaire:

  1. Certainement un beau musée .
    J'aime beaucoup les cyprès avec cette belle rangée bien alignée . Bien hauts et bien verts, ils nous regardent de haut, vus leurs tailles . Ils ont fier allure

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