lundi 20 avril 2026

Parque de Gasset : un parc où la fiction a pris corps dans la pierre, le bronze et l’émail...

 

Patrick et moi entrons dans le Parque de Gasset. Tout de suite, nous sentons que quelque chose ici ne relève point tout à fait du monde ordinaire. Est-ce le parfum des tilleuls, l’ombre fraîche des platanes centenaires qui s’ouvrent au-dessus de nos têtes comme une voûte de cathédrale végétale ? C’est autre chose — une présence, légère et ironique, suspendue dans l’air de la Mancha comme une question sans réponse. Le parc fait la part belle au héros rencontré hier. Des bancs de céramique racontent des scènes de vie de ce personnage légendaire : sur le premier, Don Quichotte et Sancho Panza chevauchent dans un paysage peint en bleu de cobalt et ocre doré, figés dans l’émail pour l’éternité — ou presque — rêvons- nous ? Patrick me regarde de côté, il a vu la même chose que moi — le Chevalier vient de tourner la tête. La nôtre tourne devant ce prodige impossible !


Nous avançons le long d’une allée circulaire de sable clair. Les bancs se succèdent, un par un, et chacun raconte un épisode différent : ici, la charge contre les moulins, les ailes blanches qui pivotent lentement dans le vent de la fresque ; là, le duo improbable trottant de conserve sur la plaine infinie de la Mancha, les silhouettes maigres et rondes qui se répondent comme une phrase et son écho. Sur un autre banc, à demi caché sous le sureau, Don Quichotte est désarçonné, bras en croix contre le ciel céramique, dans la posture exacte de celui qui tombe mais refuse de l’admettre. C’est peut-être la plus belle des scènes.


Tous ces épisodes font écho aux deux statues de bronze rencontrées en arrivant : le Chevalier à la Triste Figure se dresse sur Rossinante, la lance inclinée vers un horizon que lui seul perçoit. Sancho Panza, à côté, monte son âne avec la dignité placide de celui qui sait qu’il ne comprend rien, mais accompagne quand même. Ils ne se regardaient point, ils regardaient chacun dans une direction différente — et c’est, pour qui sait lire les sculptures, une définition de l’amitié. Derrière elles, une fontaine qui scintille à peine, ses vingt-cinq jets immobiles dans l’air de l’après-midi.


Ailleurs dans le parc, la pergola de céramique nous aspire dans son tunnel de verdure et de losanges bleus, colonnades couvertes de glycines qui vont s’ouvrir — peut-être, dans quelques jours. Pour l’instant, le passage est suspendu entre le devenir et l’accomplissement. Soudain, c’est là que nous le voyons — il est plus âgé qu’hier ! Assis sur le dernier banc de la pergola, un livre ouvert sur les genoux — l’œuvre qui lui est dédiée par Miguel —, Hidalgo nous observe par-dessus les pages, avec le sourire de quelqu’un qui nous attendait depuis le matin, depuis hier peut-être. Sur la couverture du livre, je lis, à l’envers et de loin, le titre que je connais maintenant par cœur. Il referme le volume, se lève avec une lenteur cérémonieuse, incline légèrement la tête.


— Caballeros, dit-il simplement.


Et il s'éloigne entre les platanes, disparaissant dans la lumière d’avril comme une figure dans un azulejo — comme si une des peintures de céramique l’avait repris.


Patrick et moi restons un moment sans parler. Ailleurs dans le parc, comme une résonance, sur une paroi peinte en bleu ciel, quelqu’un a calligraphié en lettres dorées : « La lectura es un acto de creación permanente » [La lecture est un acte de création permanente]. C’est signé Daniel Pennac, un auteur dont Patrick a lu plusieurs de ses œuvres. Aujourd’hui, dans ce parc où les personnages de fiction montent la garde sur leurs socles de granit et leurs dossiers d’émail, la phrase appartient à tout le monde — et peut-être surtout à un certain Hidalgo de la Mancha qui, le premier, comprit que lire, c’est vivre autrement.


Nous sortons du parc par la grille de fer forgé. La ville reprend son rythme, ses bruits, son indifférence. Mais quelque chose a changé dans l’angle de la lumière — ou en nous. C’est délicat à dire. C’est toujours délicat à dire, avec Don Quichotte…







































Qui se souvient du fameux restaurant La Pergola qui a accueilli sa clientèle
durant des décennies avant de fermer, voici bien des années, dans le
rond-point de La Bergue à Cranves-Sales ?



























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