Après le déjeuner, Patrick et moi allons découvrir, une seconde fois — la première remontant à notre précédente venue à Cordoue en novembre 2019 — La Mosquée-cathédrale de Cordoue, joyau architectural, édifiée sur une basilique wisigothe, marquant une succession d’usages religieux sous les Omeyyades puis les chrétiens. Avant la basilique wisigothe, dédiée à saint Vincent, partagée entre chrétiens et musulmans après la conquête de 711 par Tariq ibn Ziyad, le site abritait un temple romain dédié à Janus.
Janus est une divinité romaine considérée comme le dieu des commencements, des portes, des passages et des transitions, invoqué en premier dans le culte car il ouvre tout acte et tout début. Il est surtout connu pour être représenté avec deux visages tournés dans des directions opposées, l’un regardant vers le passé et l’autre vers l’avenir. Janus préside aux seuils, aux voyages et aux moments de passage, ce qui a donné son nom au mois de janvier, marque du début de l’année.
C’est Abd al-Rahman Ier qui lança la mosquée en 786, agrandie par ses successeurs : Al-Hakam II, calife omeyyade de Cordoue de 961 à 976, ajouta un mihrab somptueux, peu après son accession au trône. La mosquée symbolisait la splendeur du califat de Cordoue, avec onze nefs et une cour d'orangers — le patio de los naranjos.
Abd al-Rahman Ier (731-788) était un prince omeyyade. Fils de Mu’awiya ben Hisham, il échappa au massacre de sa famille par les Abbassides en 750 à Damas. Après un exil en Afrique du Nord, il traversa le détroit de Gibraltar et rallia des partisans berbères et arabes. Ils conquirent Al-Andalus — l’émirat de Cordoue fut fondé en 756. Le prince fit de Cordoue la capitale de son émirat, indépendant du califat de Bagdad. Il consolida son pouvoir par une armée de cent mille hommes (muwalladim, Berbères, esclaves), par des manufactures d’armes, par une flotte et un budget structuré, tout en favorisant routes, aqueducs et administration méritocratique. Abd al-Rahman Ier, dans son palais d’Al-Rusafa, rêva d’un ange qui lui demanda : « Qu'as-tu bâti pour Allah malgré ses bienfaits ? » Il initia alors, entre 784-786, la mosquée pour honorer Allah en y investissant quatre-vingt mille dinars d’or pour la réalisation des onze nefs et sa vaste salle hypostyle aux arcs en fer à cheval, rayés de rouge et de blanc, symboles du pouvoir omeyyade. Elle fut agrandie par ses successeurs jusqu’au Xe siècle. Ses réalisations, comme al-Rusafa (jardin syrien), et ses forteresses assurèrent la stabilité de l’Andalousie face aux royaumes chrétiens.
La transition clé s’opéra avec la Reconquista. En mai 1146, Alphonse VII de Castille la consacra brièvement cathédrale, mais les Almohades la reprirent fin mai. Le 29 juin 1236, Ferdinand III de Castille conquit définitivement Cordoue et la transforma en cathédrale : Notre-Dame-de-l’Assomption — sans altérer l’essentiel de la structure musulmane. De 1523 à 1607, une nef gothique Renaissance fut insérée au centre pour la chapelle majeure et le chœur ; le minaret devint alors clocher, dans une architecture peu flatteuse pour l’édifice. Classée par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture en 1984, elle reste cathédrale du diocèse depuis 1236. De nos jours, annuellement, les billets d’entrée des visites totalisent plus de vingt millions d’euros qui entrent en totalité dans les caisses du diocèse. Le bénéfice dépasse les cinq millions d’euros — Comment cette manne est-elle utilisée ?
Tout en déambulant dans la vaste salle, une voix du passé me murmure un récit à propos d’un captif amoureux — une légende transmise par la pensée depuis des siècles. La voici : Dans l’ombre odorante du patio des orangers de la Grande Mosquée de Cordoue, où les oranges d’or pendaient comme des astres au-dessus des fontaines murmurantes, vivait Mateo, un jeune jardinier chrétien, blond comme les blés, aux mains calleuses et au cœur pur. Capturé lors d’une razzia aux frontières du royaume wisigoth, il avait troqué la chaîne pour l’entretien du patio, l’arrosage des racines, tissant sa solitude parmi les pétales blancs et les ombres des minarets naissants. Ses yeux, couleur de miel sauvage, caressaient les arcs en fer à cheval qui veillaient sur ce paradis terrestre.
Un soir d’al-Andalus printanier, alors que la lune effleurait les eaux du patio comme un amant timide, apparut Zaynab, fille d’un notable omeyyade. Sa peau était olive mûre sous le voile de soie, ses cheveux noirs cascade de nuit où dansaient des étoiles. Elle venait cueillir une orange pour son père, mais ce fut son cœur qu’elle offrit sans le savoir. Son regard croisa celui de Mateo au détour d’un jet d’eau : un éclair, un frisson, un destin scellé par le parfum des jasmins enfiévrés. « Qui es-tu, ombre parmi les fleurs ? » murmura-t-elle, sa voix un ruisseau de douceur sur les tuiles azurées. « Mateo, esclave des racines, libre dans mes rêves », répondit-il, osant effleurer ses doigts sur une fleur fanée.
L’amour interdit fleurit en secret : rendez-vous volés sous les orangers, où Zaynab chuchotait des vers arabes et Mateo chantait des psaumes wisigoths entremêlés. Mais les murs de calcaire ont des oreilles, et les pères ont des épées. Le père de Zaynab, apprenant l’idylle, jura de la marier à un émir, et Mateo fut promis à l’échange contre un prisonnier maure capturé par les chrétiens.
La nuit de la séparation, au cœur du patio où les orangers pleuraient leur rosée, Zaynab glissa à Mateo un anneau d’argent gravé d’une étoile des vœux : « Frotte-la et prie, mon amour. Allah et ton Dieu ne font qu’un dans les jardins éternels. »
Exilé aux portes de Tolède, Mateo frotta l’anneau sous un ciel étoilé, son cœur un brasier. Des mois passèrent, et un jour, un convoi de marchands traversa les sierras : Zaynab en tête, déguisée en voyageuse, ayant feint une maladie pour fuir son mariage. Son père, ému par sa ferveur, l’avait laissée partir en pèlerinage vers la mosquée – mais son vrai pèlerinage menait à lui.
Ils s’enlacèrent sous les orangers, verts et lourds de fruits. La magie de l’amour opéra. Le père, touché par la légende naissante de leur union, bénit leur foi commune : Zaynab et Mateo, devenu jardinier libre du patio sacré, virent leur amour tissé de soie arabe et de laine wisigothe —il fleurit en une famille dont les rires emplirent les nefs hypostyles. Et dans les murs de la Mezquita, des fossiles étoilés apparurent comme des étoiles magiques pour symboliser la générosité d'Allah envers les pieux constructeurs. De nos jours, les orangers murmurent les prénoms Zaynab et Mateo aux amoureux de passage attentifs, leur témoignant que l’amour transcende toutes les frontières…











































Que de très belles photos ! C'est un régal de couleurs avec les reflets des vitraux et la Mesquita est trop belle, ça me rappelle quand je l'ai visité, il y a bien longtemps déjà . Quand j'ai découvert la 1ère fois l'Espagne, je ne pensais pas que ce pays était aussi beau . Bonne journée pour demain jeudi 16 avril avec encore beaucoup de jolies visites . De gros bisous à tous les deux 🥰🥰
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