Lors de notre promenade quotidienne, nous nous attardons devant— et partiellement à l’intérieur — l’ancien cinéma Elíseos, dont l’histoire invite à être résumée. Il naquit dans l’austérité franquiste. Le Cine Elíseos fut inauguré le 23 décembre 1944, fruit d’un projet promu par la Caja de Ahorros y Monte de Piedad de Zaragoza, Aragón y Rioja, et confié à l’architecte Teodoro Ríos Balaguer. Ce dernier était déjà l’auteur du Teatro Argensola, du Cine Dorado et du Cine Delicias — un architecte au goût classique et monumentaliste, dont les salles présentaient une esthétique parmi les plus traditionnelles de la ville. Situé à la confluence du Paseo de Sagasta et de la Gran Vía, le bâtiment se distingue par sa volumétrie et sa monumentalité, avec une façade à composition tripartite marquée, des pilastres d’ordre géant, et un double attique couronné par le groupe sculptural Monumento al ahorro de Félix Burriel, surmonté d’un superbe belvédère.
Dès son inauguration, le Cine Elíseos fut l’un des lieux de loisir les plus luxueux de la capitale aragonaise, grâce à l’éclectisme classiciste de sa décoration. L’entreprise Loscertales se chargea des fauteuils d’origine et de l’ensemble du mobilier en bois. La salle comptait cinq cent places avant d’être ramenée à quatre cents lors d’une rénovation en 1993. La première pellicule projetée dans cette salle fut le film I married a witch de René Clair… — Jennifer, une sorcière du XVIIe siècle, est brûlée pour sorcellerie et lance une malédiction sur la lignée masculine de ses bourreaux… Et soixante-dix ans plus tard, la dernière projection fut Marsella de Belén Macías — L’histoire suit Sara, mère biologique d’une petite fille, et Virginia, sa mère d’accueil… —, avant une fermeture présentée comme provisoire pour « adaptation aux nouvelles technologies » — qui devint définitive.
L’Elíseos fut aussi le siège du Cine-Club de Zaragoza, carrefour de la cinéphilie locale dans une ville qui entretient avec le septième art un lien ancestral : la première pellicule du cinéma espagnol y fut tournée dès 1897 par Eduardo Jimeno Correas, qui filma la sortie de la messe du Pilier… avec une caméra des frères Auguste et Louis Lumière, achetée à Lyon.
L’ironie la plus poignante de cette histoire tient à un projet qui n’a jamais vu le jour. Le projet de transformer les Elíseos en Filmothèque d’Aragon — région qui n’en possède aucune, malgré avoir donné naissance à Luis Buñuel — avait même obtenu l’accord de la Filmothèque nationale de Madrid pour céder ses archives. Le projet ne fut pas retenu.
Luis Buñuel est l’un des grands noms du cinéma du XXe siècle : né en Aragon en 1900, passé par Madrid puis par le Paris surréaliste, il a construit une œuvre libre, mordante et profondément iconoclaste, où les rêves, le désir, la religion et les hypocrisies sociales se heurtent dans des films devenus essentiels comme Un chien andalou, L’Âge d’or, Los Olvidados, Viridiana ou Le charme discret de la bourgeoisie. Son art, à la fois poétique, cruel et ironique, a marqué durablement le cinéma moderne et demeure une référence majeure pour tout spectateur ou cinéphile sensible aux formes les plus audacieuses du septième art.
La salle ferma le 7 août 2014. Son propriétaire, Zaragoza Urbana, la céda en 2015, et elle ne rouvrit qu’en 2021 — sous les mêmes arches dorées. La reconversion en McDonald’s respecta l’architecture et les éléments ornementaux, de sorte que le marbre travaillé à la main est toujours là, sous les néons de la restauration rapide. Ce lieu résume une ironie que vous nous connaissons bien pour l’avoir arpentée dans nos voyages : la pierre survit, l’âme capitule. L’enseigne, qui fut lumineuse, Cinema Elíseos que j’ai photographiée trône au-dessus du McDonald’s, comme une épitaphe qui ancre le passé dans le présent…
















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