mercredi 6 mai 2026

Le long de l’Èbre…

 

    En début d’après-midi, Patrick et moi partons cheminer le long de la rivière. Nous partons des remparts, côté nord de la vieille ville : une muraille de grès ocre, massive, crénelée, se dresse au bord du trottoir. Entre deux de ses tours, un cyprès pousse, solitaire et vertical. Au loin, les clochers d’une église percent le ciel bleu de mai. Avant d’atteindre le fleuve, nous passons devant un grand pilier de granit brut, couronné de blasons — Navarra, Provincia de Zaragoza, Huesca, Lérida, Tarragona, Ciudad de Zaragoza — et incrusté, entre coquille et épée de Saint-Jacques, de ces deux mots gravés : Puente de Santiago. Zaragoza est une ville de passage. Nous traversons le pont.


    Nous entrons dans le Parque Macanaz par une allée sablée. Un rocher brut porte en lettres dorées son nom et sa date : Octubre 1972. Une pyramide de cordes jaunes monte vers un globe de verre, structure de jeu pour enfants, encore oisive sous le soleil de midi, qui ressemble à une sculpture venue d’ailleurs. Derrière elle, un pin parasol déploie son ombre. Tout est calme. Plus loin dans le parc, un arbre en fleurs — leurs boutons orange serrés éclatent en taches chaudes contre le ciel. Ce sont des grenadiers, me dit Patrick. Bien sûr : nous sommes à Zaragoza, héritière de Rome, Caesar Augusta, et la grenade — granada — est partout dans cette région, dans les armoiries, dans les jardins, dans les noms. Sous les arbres du parc, un tilleul penché dessine une courbe lente vers la terre, et entre ses branches nous apercevons, lointain et net, le clocher baroque de la Basílica del Pilar.


    Nous suivons l’Èbre. Aujourd’hui, gonflé, couleur d’argile liquide — une de ces crues de printemps qui rappellent que le fleuve est vivant, qu’il respire selon les neiges des Pyrénées et les pluies de Cantabrie. Sur la berge rive gauche, à l’ombre d’un peuplier blanc, un homme pêche — je pense à mon frère Daniel dans la maison familiale, ce pourrait être lui dans une réalité parallèle. Debout, la canne tendue au-dessus de l’eau boueuse, chapeau de paille posé sur ses affaires, il profite de la vie. Nous longeons le fleuve vers l’aval. Des saules, des peupliers, des frênes forment un corridor de verdure que l’eau haute a déjà commencé d’envahir par endroits — leurs racines trempent, leurs troncs penchent. Nous voyons depuis la berge le Puente de Piedra dans toute sa noblesse : sept arches de grès blond qui enjambent le courant brun, et derrière lui, se découpant contre le bleu, les tours et les dômes de la Basílica del Pilar — une ville entière semble flotter au-dessus du fleuve. Nous nous arrêtons. Un arbre tombé en diagonale depuis la rive cadre la scène comme un théâtre. Nous passons sous une des arches du Puente de Piedra. La voûte de pierre encadre en demi-cercle un autre monde : le fleuve qui file, les peupliers de la rive opposée, un second pont métallique au loin, et par-dessus tout ça, un nuage blanc, seul, dessiné dans le bleu. Une aigrette garzette sur un rocher affleurant à peine au-dessus de l’eau profite aussi de l’instant. Elle est blanche, immobile, le bec tourné face au courant.


    Le parc qui longe le fleuve s’adoucit en remontant vers l’amont. Des bouleaux aux troncs blancs encadrent un banc solitaire, derrière lequel explose une touffe de roses rouges — une couleur presque en feu dans la pleine lumière. Dans l’écorce des bouleaux, des mains ont gravé des noms, des cœurs, des initiales — Gian —Carlo — Sara — Daniel ; peut-être sa main aussi. Les arbres portent les amours de la ville avec une patience végétale. Une allée descend vers le fleuve entre des peupliers élancés, des buissons de tamaris, un saule pleureur. Au bout, des marches. L’eau est là, toute proche, ocre et animée. Puis le chemin tourne, et nous tombons sur un pont tronqué bizarre : deux demi-lunes coiffées d’une passerelle métallique couverte de graffitis. Nous nous écartons un instant pour fouler les planches ajourées de ce Puente de Tablas. Le panorama est escamoté par la végétation dense. Quand le pont s’arrête dans son élan, sur un piédestal incliné, la copie d’un tableau retient l’attention : Vue de Saragosse (Velázquez et Mazo, 1647), où les effets de la crue de 1643 sur le Puente de Piedra sont flagrants. 


    Plus loin, encore un pont. En face, des immeubles s’alignent. Du linge sèche un peu partout, une habitude de vie à ciel ouvert qui anime les façades. Nous voyons des rangées de vêtements suspendus à différents étages, parfois en petites grappes, parfois en longues bandes, avec des draps blancs, des serviettes, des t-shirts et quelques pièces plus colorées qui rompent la monotonie des murs. Cette dispersion donne une impression très vivante et populaire du quartier : le linge descend et remonte d’un étage à l’autre, dessinant presque un motif sur les immeubles. Le pont, d’autres se dessinent à l’horizon, est en fer, bleu et blanc, les rivets apparents, l’acier vieilli, la peinture qui s’écaille : le Puente del Pilar, comme l’indique le panneau vert, au-dessus du rouge río Ebro.  Un homme âgé s’éloigne du tablier. Avec son chapeau de toile, chaudement vêtu, de dos, il nous rappelle mon père Claudius. La même démarche, la même présence. Deux piétons marchent dans son couloir d’acier, comme rapetissés par la perspective des arches qui se répètent jusqu’au loin.


    Nous remontons vers la vieille ville par les rues du centre. La Plaza de Santa Isabel s’ouvre sous des platanes. Le panneau touristique indique le Palacio de Sobradiel (XVIIIe-XIXe) et l’Iglesia de Santa Isabel (XVIIe), dont la façade baroque sombre se dresse dans le fond de la place — deux tours, une ornementation dense, une opulence aragonaise, exubérante. La place est calme, à cette heure. Un livreur passe à vélo. Sur la place, nous découvrons le Monumento al Cofrade, œuvre de Manuel Arcón, érigée à l’initiative de l’Asociación Cultural Terceroles et de la ville de Zaragoza. Deux figures de bronze : un adulte en robe de confrérie, médaillon sur la poitrine, tambour sous le bras ; à ses côtés, un enfant en costume identique, tenant ses baguettes. Ils marchent ensemble, figés dans l’allure des processions de Semaine Sainte. Ils ont l’air d’aller quelque part, même immobiles. Nous rentrons chez nous par les ruelles de la vieille ville, l'Èbre dans le dos, ses eaux boueuses encore dans les yeux…
















































Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire