vendredi 8 mai 2026

Le vaisseau du Paseo María Agustín...

 

    Patrick et moi découvrons le long du Paseo María Agustín à Zaragoza l’étonnant musée d’art contemporain à l’architecture audacieuse, qui fait la part belle aux couleurs turquoise et anthracite, dédié à Pablo Serrano, dont nous avons admiré l’œuvre en relief Venida del Pilar, le mercredi 29 avril sur la Plaza de Nuestra Señora del Pilar. Le musée surgit entre les façades bourgeoises du quartier ancien, tel un vaisseau venu d’un autre temps. Des volumes géométriques puissants habillés de tôles laquées dans des tons bleus et noirs tranchent avec la sobriété de briques de l’édifice d’origine, comme si deux siècles se chevauchaient dans un équilibre chevaleresque.


    Ce lieu est né d’une histoire d’allégeance filiale. Le bâtiment original, conçu par l’architecte Julio Bravo, est un exemple de l’architecture industrielle aragonaise du début du XXe siècle — il abritait autrefois la menuiserie et les ateliers du vieil Hogar Pignatelli, l’hospice provincial de la ville. Cette coïncidence prend une couleur particulière quand nous apprenons que le grand-père de Pablo Serrano y avait exercé comme maître menuisier. C’est donc dans les ateliers de son aïeul que le sculpteur a voulu, vers la fin de sa vie, que repose son œuvre — une façon de boucler la boucle entre le bois travaillé à la main et le métal fondu, entre l’artisan et l’artiste. 


    Le 29 juillet 1985, l’acte de création de la Fondation-Musée Pablo Serrano est signé, répondant ainsi au vœu du sculpteur que Saragosse dispose d’un musée pour abriter son œuvre. Pablo meurt quelques mois plus tard, en novembre de la même année. Le musée ouvre ses portes le 27 mai 1994, après que l’architecte aragonais José Manuel Pérez Latorre ait réhabilité les anciens ateliers en respectant leur structure de briques d’origine. Puis, devenu trop étroit pour l’ambition qui lui est confiée, il triple de surface lors d’une vaste extension inaugurée le 23 mars 2011 sous son nom actuel d’Institut Aragonais d’Art et de Culture Contemporaines.


    L’homme auquel ces lieux sont dédiés souhaite que nous nous y arrêtions un instant. Pablo Serrano naît en 1908 à Crivillén, dans la province de Teruel. Il étudie à Zaragoza puis à Barcelone, avant de partir en 1929 pour l’Argentine, puis l’Uruguay, où il passera vingt-cinq ans à sculpter. C’est là-bas, loin de son Espagne natale, en guerre puis en dictature, qu’il forge un langage plastique d’une rare intensité, travaillant le fer et le laitier avec la même rigueur que ses contemporains Giacometti ou Brancusi. Pablo rentre en Espagne en 1954. Trois ans plus tard, il est l’un des cofondateurs du groupe El Paso, aux côtés d’Antonio Saura et Manuel Viola, faisant de lui l’une des figures de proue de l’avant-garde abstraite espagnole d’après-guerre. En 1962, vingt-trois de ses œuvres sont présentées au pavillon espagnol de la Biennale de Venise. En 1964, il réalise la série Los fajaditos — des êtres bâillonnés et ligotés — en réponse métaphorique à la dictature de Franco. En 1967, ses Hombres con puerta sont exposés au Guggenheim de New York. Il reçoit le prix Prince des Asturies pour les arts en 1982.


    La figure centrale de sa vie intime, qui fait partie du groupe El Paso, est Juana Francés, peintre originaire d’Alicante — il l’épousera. Leur union est à la fois conjugale et artistique — deux créateurs partageant ateliers, convictions et engagements. Le musée témoigne de cette vie commune à travers un ensemble photographique qui montre la dimension humaine de Serrano au-delà du professionnel. Le fait que le musée conserve et expose aujourd’hui une collection importante des œuvres de Juana dit quelque chose de cette loyauté réciproque.


    Le musée abrite aujourd’hui, outre la collection Serrano, des œuvres d’Emil Nolde, Picasso, Calder, Warhol, Jean Tinguely et Anthony Caro, enrichies en 2013 par la collection privée Circa XX. Cinq mille pièces au total dans un écrin de béton et de métal dont la terrasse panoramique sur les toits de la ville vaut à elle seule le détour.


    Mais c’est peut-être une phrase gravée à l’entrée qui résume le mieux l’esprit de l’endroit. En 1973, interrogé sur ce que devrait être un musée, Pablo Serrano avait répondu sans hésiter : « El museo es el intermediario entre la obra y el receptor. Si es solamente un museo de recogida de obras, es un museo muerto. » — [Le musée est l’intermédiaire entre l’œuvre et celui qui la reçoit. S’il n’est qu’un entrepôt d’œuvres, c’est un musée mort.] Debout devant ces volumes qui captent la lumière aragonaise, nous sourions : l’homme qui a prononcé ces mots avait confié son héritage aux murs mêmes où son grand-père rabotait le bois. Il savait, visiblement, distinguer un entrepôt d’un lieu vivant…







L’œuvre en relief Venida del Pilar de Pablo Serrano,
admirée le mercredi 29 avril sur la Plaza de Nuestra Señora












1 commentaire:

  1. Encore un très beau texte et ces couleurs turquoises sont magnifiques . C'est ma 2ème couleur préférée après le rose bien sûr ! Le turquoise était la couleur de ma marraine Alice dont j'ai pris son prénom en deuxième . La dernière photo est superbe avec cette panoplie de couleurs qui me remplit plein les yeux ... Bon dimanche à vous deux et de gros bisous 🥰🥰

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