samedi 2 mai 2026

Les épousailles de l'instant : une Rolls et une Porte qui retient le temps...

 

    Patrick et moi assistons de l’extérieur à un mariage dont nous ne savons presque rien, sinon ce que les pierres et les visages nous confient. Nous sommes de passage, et c’est peut-être pour cela que la scène nous touche avec une netteté particulière — comme ces rêves dont on se souvient, comme celui que Patrick et moi avons vécu à Las Vegas, voici bien des années maintenant, où nous avions convolé en justes noces à la chapelle de l’hôtel Luxor, une pyramide de tous les possibles.


    La cérémonie est en cours dans la Parroquia de Santiago el Mayor, sur l’Avenida César Augusto. C’est l’une des plus anciennes paroisses de Saragosse, dont les origines remontent au XIIͤ siècle — brique mudéjare, silhouette massive, édifiée dit-on sur l’emplacement d’une mosquée. Sous ces voûtes, des générations de Saragossains ont prononcé les mêmes mots, tremblé des mêmes mains, pleuré des mêmes larmes retenues. On vient ici pour se marier : ce n’est point une église à touristes — la cérémonie achevée, les lourdes portes se seront refermées sans que nous puissions voir l’intérieur —, c’est une église de quartier ancien, chargée de mémoire, où chaque pierre a mémorisé sa part de promesses humaines.


    Des invités sont répandus sur le parvis, dans cette euphorie légèrement hébétée qui escorte les cérémonies — comme si l’émotion collective cherchait à se dissoudre dans le mouvement, dans le bruit, dans les embrassades. Costumes sombres, robes colorées, des femmes qui rient fort pour ne pas pleurer, des hommes qui se donnent des accolades viriles et maladroites. Une convive en fauteuil roulant trône au milieu du parvis, entourée des siens avec une attention qui ressemble à de la vénération — la doyenne peut-être, celle dont la présence seule bénit les unions. Les amis d’enfance reforment leurs groupes, s’accroupissent pour une photographie, boivent déjà, avec cette désinvolture un peu forcée qui dit : nous sommes toujours là, nous sommes toujours nous, malgré le temps qui passe et qui change tout.


    Puis la voiture se dévoile à mon regard, et quelque chose bascule dans l’air. Une Rolls-Royce des années 1930 ou 1940 — une Wraith peut-être, ou une 25/30 —, laquée ivoire, calandre cannelée, Spirit of Ecstasy dressée sur le capot comme une petite divinité bienveillante qui aurait traversé les décennies pour cette seule occasion. Elle porte une plaque espagnole et l’autocollant jaune réglementaire des véhicules historiques, cette concession dérisoire à la modernité administrative qui ne parvient point à entamer sa majesté. Pour une noce saragossaine, c’est un équipage d’une discrétion paradoxale : trop belle pour passer inaperçue, trop ancienne pour être ostentatoire — une apparition venue d’un autre temps qui traverse le nôtre sans s’y dissoudre tout à fait. Je m’approche. Jen fais le tour. Je la photographie. Jenvoie sur l'instant les clichés à notre amie Alice — elle aime les belles voitures. Deux invitées la prennent en photo. L’une d’elles me dit dans un souffle, presque en murmurant, comme pour éviter d’ébruiter l’évènement : « C’est une Rolls-Royce ! ».


    Plus tard, alors que nous revenons sur nos pas après la découverte de la Puerta del Carmen, je vois la Rolls qui approche dans l’avenue. Elle ralentit, le feu est au rouge. Une limousine noire, vitres teintées, sans un gramme de poussière, la précède. À travers les vitres, je vois le couple. Lui est en costume sombre, cravate à motifs, une boutonnière fleurie qui répond aux tons terracotta du bouquet de la mariée — ce souci du détail accordé qui dit que rien n’a été laissé au hasard, que ce jour a été pensé, voulu, construit. Elle, robe blanche sobre, épaules légèrement structurées, chevelure mise en beauté avec cette élégance qui a dû demander des heures et qui donne l’impression du naturel. Le bouquet aux tons terracotta, couleur de la terre aragonaise, tenu dans une main. Son regard devant elle — ou plutôt en elle, vers quelque chose que je ne peux point voir, vers ce territoire intérieur que les grandes journées illuminent toujours. Elle a ce regard mi-intérieur mi-absent des minutes qui suivent une cérémonie — quand tout est accompli, quand les mots ont été prononcés, quand on comprend que sa vie vient de changer de forme, et que le monde continue son bruit autour de soi comme si de rien n’était. Les mariés voient que je les prends en photo. Des sourires s’affichent sur leur visage. Leurs yeux s’illuminent. Quand la voiture repart, ils agitent une main, me saluant comme un ami de rencontre. Je leur offre un radieux sourire.


    Le feu passe au vert. La Rolls s’éloigne dans l’Avenida César Augusto — cette avenue qui porte le nom de l’homme qui fonda la ville il y a deux mille ans, qui la voulut colonie romaine au bord de l’Èbre, et qui ne pouvait pas imaginer qu’un jour une voiture anglaise des années trente y transporterait deux jeunes époux aragonais vers leur nouvelle vie commune. Il y a dans ce simple trajet quelque chose qui dépasse le mariage lui-même — une leçon muette sur la fragilité et la permanence des choses. Nous ignorons tout de ces deux jeunes gens. Mais ces sourires échangés à travers une vitre, sur un trottoir de Saragosse, dans la lumière dun début d'après-midi de mai — c’est aussi cela, le voyage…

 

La Puerta del Carmen nous a parlé :

 

    Je suis debout !


    Voilà ce qu’il convient de comprendre avant tout : je suis debout, quand toutes mes sœurs ont disparu. Elles étaient onze, ou douze selon les siècles qu’on interroge — personne ne s’accorde tout à fait sur ce point, et c’est peut-être que les hommes n’ont jamais su compter ce qu’ils étaient sur le point de détruire. Elles s’appelaient Puerta de Toledo, Puerta de Santa Engracia, Puerta del Ángel... Leurs noms sonnent aujourdhui comme des épitaphes. Moi, je suis debout.


    Je ne suis point, à vrai dire, celle que l’on croit. La porte que vous voyez — ces pierres blondes taillées avec cette sobriété que les hommes du XVIIIe siècle appelaient goût — date de 1795. Avant moi, il y en eut une autre, bâtie en 1656, qu’on nommait Puerta de Baltax. Elle vieillit mal, se lézarda, se voûta sous le poids des années jusqu’à ce qu’on juge plus sage de l’abattre que de la consoler — un lapsus du cœur —, que de la consolider. Je suis sa fille, ou sa remplaçante — les deux, peut-être. J’ignore mes origines. 


    L’architecte qui me donna ma forme définitive s’appelait Agustín Sanz. Il avait du goût et une certaine fierté. Il me voulut néoclassique — sobre, presque austère — évoquant sans les copier ces arcs de triomphe romains que les voyageurs rapportaient alors dans leurs carnets. Un corps central, deux ailes latérales, le passage du milieu plus large pour que les carrosses puissent y circuler sans que leurs roues mordent les pierres. Les maîtres tailleurs Inchausti et Barastain s’y employèrent avec soin, et en 1795 j’étais là, neuve, élégante, un peu fière. Je m’appelais désormais del Carmen, du couvent des Carmélites qui se tenait non loin — comme si j’avais pris le voile, moi aussi.


    Les premières années furent tranquilles. Je laissais passer les marchands, les muletiers, les soldats en permission, les femmes au marché. Je filtrais la ville — c’était ma fonction : distinguer le dedans du dehors, le connu de l’inconnu, le permis du suspect. Les taxes étaient payées à mes pieds. On tendait ses papiers. Je n’aimais point beaucoup ce rôle-là — une porte devrait être faite pour s’ouvrir. 


    Puis vint 1808. Je ne sais comment décrire ce que fut l’été de cette année-là sans que les mots sonnent creux — les mots ont toujours du mal avec la peur, avec l’odeur de la poudre, avec le bruit que font les hommes quand ils meurent. Le 15 juin, la bataille des Eras se déroula dans l’esplanade que j’avais pour horizon : des centaines de soldats français tombèrent là, entre le Portillo et le Paseo de Teruel, dans la poussière de juin et sous un soleil qui ne se souciait de rien. Les défenseurs de Saragosse tinrent. Puis les Français revinrent. Puis les défenseurs tinrent encore. Deux fois on me franchit de force. Deux fois je fus reprise. Je voudrais pouvoir dire que je résistai — mais une porte ne peut résister, elle subit. Ce sont les hommes et les femmes qui résistent, dans leurs corps vulnérables et leur entêtement… incompréhensible. Moi, je regardais. Je laissais passer les balles, les cris, les mourants qu’on portait à l’intérieur de la cité. Il y a une honte à être de pierre quand la chair saigne.


    C’est dans ces jours-là que je vis pour la première fois María Agustín Linares. Elle avait vingt-deux ans. Elle était de la paroisse de San Pablo, fille d’Antonio de Bádenas et de Catalina Linares de Rueda de Jalón, mariée depuis trois ans à Pedro Roncal — une femme ordinaire, comme il se dit, ce qui d'ailleurs ne veut rien dire. Elle allait et venait à travers moi, portant des munitions, de la nourriture et de l’eau aux hommes postés dans les combats. Pas une fois, pas deux : sans cesse, inlassablement, avec cette obstination tranquille que j’ai appris à reconnaître comme la forme la plus rare du courage — celle qui ignore qu’elle est courageuse. Un jour — c’était pendant le premier Siège — elle me traversa en direction du paseo, les bras chargés comme toujours. Une balle, ou un éclat, je ne sais plus. Une blessure au cou. Elle resta en vie, mais son bras gauche ne bougea plus jamais. Une pension et un escudo de defensor de la patria lui furent accordés. Puis elle fut oubliée. Elle mourut le 22 novembre 1831 à l'âge de 45 ans — Completamente olvidada — « complètement oubliée » : ce sont les mots mêmes du panneau posé près de moi, des siècles après. Je les ai lus. Ils me font mal, si tant est qu’une pierre puisse avoir mal. Car moi, je ne l’ai pas oubliée. Comment l’oublier ? Elle a traversé mon seuil des centaines de fois, et chaque fois le monde était en feu, et chaque fois elle revenait. Le paseo qui longe aujourd’hui mon flanc porte son nom — c’est peu, et c’est quelque chose.


    Les guerres carlistes vinrent ensuite. En mars 1838, la bande de Cabañero tenta de forcer mon passage pour prendre la ville, sans y parvenir. Je m’en souviens moins bien — peut-être parce que la violence, à force, use la mémoire autant que la pierre.


    Puis vinrent les décennies lentes. Les constructions s’agglutinèrent contre moi, s’y adossèrent, me colonisèrent par les flancs. Je disparaissais peu à peu dans un fatras de murs et de toits superposés, avalée par la ville. Comment s’en plaindre ? — c’est aussi une forme de survie, de se laisser engloutir pour durer.


    En 1908, je fus déclarée Monument national. J’ignore exactement ce que cela signifie pour une pierre — une promesse, peut-être, qu’on ne vous démolira plus tout à fait. En 1925, tout ce qui me masquait, tous ces murs symbiotiques qui s’étaient greffés sur moi, furent abattus. Je me retrouvai seule, dégagée, visible de loin. Un peu nue, à vrai dire. Aujourd’hui, je me tiens au milieu d’un rond-point. Les voitures tournent autour de moi. Les bus passent. Les immeubles du XXe siècle me regardent de haut — ils en ont la faculté. En face, une église de briques rouges érige ses croix vers un ciel qui est le même qu’en 1808, à cela près que personne ne meurt dessous, ce dont je me réjouis sincèrement. Des touristes s’arrêtent, des voyageurs comme vous deux, photographient, repartent. Je ne filtre plus rien. Je ne laisse plus passer ni marchands ni soldats. Je suis devenue ce qu’on appelle un vestige — un morceau du passé qui a refusé de disparaître. Il y a quelque chose d’un peu ridicule là-dedans, et quelque chose d’obstiné que je revendique.


    Je suis la seule debout.


    Je me souviens de tout.



































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