mardi 19 mai 2026

Palimpseste aragonais : trois siècles sans bouger — Bruil, Goicoechea, Goya — et nous...

 

    En début d’après-midi, Patrick et moi nous dirigeons vers notre objectif. En chemin, je passe devant le restaurant Windsor. Sur la façade, une vieille photographie sépia rappelle ce que fut l’établissement dans une autre vie : le Café Ideal Windsor, fondé en 1788, soit l’une des plus vieilles maisons de la calle del Coso. Le Coso était alors la grande artère où la bourgeoisie zaragozane se retrouvait dans des cafés aux airs parisiens et le Windsor en était l’un des fleurons — un lieu de rendez-vous, de tertulias, de rumeurs politiques et de chocolats chauds. Aujourd’hui le café a mué en restaurant asiatique-méditerranéen, réputé pour sa carte imaginative aux saveurs hispano-orientales audacieuses, mais le nom Windsor résiste, ancré dans la pierre de la façade comme une mémoire obstinée.


    La tertulia — ce mot intraduisible — désigne ce que les Espagnols ont élevé au rang d’institution : la conversation publique et régulière, le débat comme art de vivre. Goya, Unamuno, Lorca y ont forgé leurs idées. Ce n’était point bavardage — c’était pensées à voix haute, en commun, avec la certitude que le désaccord bien mené est une forme de recommencement.


    Un peu plus loin, nous bavardons un instant avec deux hommes venus de Paris. Ils sont enjoués — et nous voilà déjà ailleurs. Nous arrivons au Parque de Bruil. Peu de parcs de Zaragoza ont autant d’histoires à raconter. Son enseigne est une explosion de fleurs tropicales peintes — hibiscus orange, bougainvillées roses — sur fond bleu nuit, comme si l’on nous promettait l’Amazonie : quatre hectares de frondaisons denses en plein cœur de la ville, un espace de respiration suspendu entre les siècles. Le terrain fut en origine le verger du couvent des Augustins Observants, protagoniste et témoin des différentes époques historiques de la ville. Lors du siège de Zaragoza par les Français en 1809, les oliviers cultivés avec soin par les moines furent abattus avant l’assaut, afin d’ôter aux soldats ennemis tout couvert végétal possible — précaution dérisoire face à ce qui allait suivre. Puis vint la désamortisation de Mendizábal, qui en 1835 dispersa aux enchères les biens du clergé. C’est en 1842 qu’il est possible de parler de l’origine véritable du parc actuel : Juan Faustino Bruil y Olliarburu, banquier et homme politique aragonais, acheta pour quarante mille réaux, une somme élevée — le réal espagnol, encore en usage au milieu du XIXe siècle, sera remplacé par l’escudo en 1864, puis par la peseta en 1868 —, ce qui avait été la propriété des augustins, l’élargit en acquérant des terres voisines, des vergers et des oliveraies, et y installa sa fastueuse résidence.


    Descendant d’une famille originaire du Béarn — cette région devenue française à la frontière de l’Aragon et de la Navarre —, il avait commencé sa vie comme commis dans la boutique que ses parents tenaient calle Espoz y Mina, avant de devenir agent de la Banque d’Espagne à Zaragoza. Son ascension fut fulgurante : ce fut dans la tour de sa résidence que fut planifiée le soulèvement civil de Zaragoza qui rejoignit et amplifia le mouvement la Vicalvarada de 1854 avec d’autres villes qui s’y rallièrent. Le gouvernement modéré fut renversé et Baldomero Espartero, rappelé d’exil, devint président du Conseil des ministres sous Isabelle II. La Vicalvarada faillit faire vaciller le trône de la reine, mais elle aboutit finalement à un compromis qui sauva la monarchie, pour quelques années encore. Ce fut alors le Bienio Progresista, deux ans de gouvernement libéral-progressiste durant lesquels Juan Bruil obtient le portefeuille des Finances — une gloire éphémère, comme il se doit.


    Mais sa vraie ambition, c’est dans le parc qu’elle prend forme. Juan Bruil fit appel à des jardiniers français pour concevoir un environnement naturel extraordinaire autour de sa résidence, dotée de luxueux salons. Un immense jardin d’hiver accueillait des milliers de plantes, des labyrinthes végétaux, des serres monumentales, des étangs transformés en aquariums, une faune abondante — faisans, cerfs, paons — et même une montagne russe de vingt-cinq mètres de haut. Les dimanches, des acrobates zaragozans s’y produisaient. La presse de l’époque décrivait ainsi la propriété : un parc somptueux et fort agréable, l’un des meilleurs établissements d’horticulture et d’arboriculture d’Espagne.


    Je marche maintenant sous les frondaisons. Le soleil de mai filtre à travers les platanes — la température flirte avec les trente degrés. Patrick s’est arrêté sur le chemin pavé, il photographie, tout comme moi. Plus loin, deux cylindres de pierre couchés dans l’herbe, se souviennent. Les deux meules sont les vestiges de l’almazara, c’est-à-dire le moulin à huile d’olive de Juan Martín de Goyoechea — l’ami de Goya dont la fille épousa le fils du peintre — qui possédait cette vaste propriété, le long de la rivière Huerva... précisément là où se trouve aujourd’hui le Parque Bruil. Je contourne un vieux cerisier couvert de fruits d’un jaune translucide, encore verts à moitié. Des pierres taillées, massives, sont disséminées en plein gazon : ces blocs placés dans la réforme de 1984 simulent des ruines, vestiges — imaginaires ceux-là — de la muraille romaine de la ville. 


    Quand Juan Faustino Bruil achète le terrain en 1842, les vestiges de l’almazara de Goycoechea sont toujours là. Juan les intègre à sa propriété, puis le parc public les absorbe à son tour en 1965. Ces meules ont donc traversé trois siècles et trois régimes de possession sans bouger — indifférentes aux révolutions, aux guerres, aux expropriations, aux enfants qui grimpent dessus.


    Un homme est assis sur un banc de fonte, courbé sur son téléphone. Derrière lui, dans la pénombre verte, une femme est assise dans l’herbe avec un chien noir. Tout est calme. Tout est vert. C’est un vert dense, tropical, presque incongru dans l’Aragon desséché de mai. Après la présence d’un cynodrome — une piste aménagée pour les courses de lévriers —, le parc public est officiellement inauguré le 17 juillet 1965 avec un espace zoologique où cohabitaient une paire de lions, des dindes, des sangliers et deux singes baptisés Chita et Rafael. Une ourse aussi, paraît-il, dans des conditions déplorables — un de ces zoos honteux que l’époque trouvait normaux.


    Plus tard, nous longeons la rivière Èbre. Le pont métallique de Hierro, traversé précédemment, enjambe l’eau de ses grands arceaux réguliers, comme une dentelle industrielle. Les arbres s’épaississent, les graffitis apparaissent sur les structures des ponts. Sous le tablier de béton d’un des deux viaducs routiers, des tags multicolores répondent à une fresque urbaine représentant Donald — célèbre canard de bande dessinée — impertinent, furieux, coiffé d’un bonnet, brandissant deux pistolets. La ville basse a ses propres icônes. Un peu plus loin, nous passons sous la passerelle piétonne en acier Corten rouillé qui dessine un coude austère et, dans l’ouverture qu’elle découpe, surgissent les tours de la Basilique del Pilar, vision inhabituelle. Patrick s’arrête. Je m’arrête. Nous prenons une photo. Le chemin longe la rive, rouge de latérite, bordé de saules et de peupliers. Un pigeon, les ailes déployées, se pose devant nous. Il s’immortalise sur un cliché avant d’atteindre le sol. Le Puente de Piedra — le vieux pont en pierre du XVIe siècle — ferme la marche, ses arches romanes baignant dans l’eau boueuse. Et derrière, toujours, la silhouette baroque qui veille sur la ville depuis des siècles : le Pilar, immense et tranquille, inaltérable dans sa certitude de pierre. Nous rentrons lentement. La lumière dore les façades du casco viejo. Zaragoza continue de nous parler…





































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