vendredi 22 mai 2026

Zaragoza en fleurs — un après-midi dans la beauté...


    En début d’après-midi, Patrick et moi allons au Parque Grande José Antonio Labordeta. Amine nous emmène à bord de sa Toyota Corolla grise. Il nous dit au revoir en français avec un superbe sourire. Nous entrons dans la beauté. Le parc s’ouvre devant nous comme une légende. Inauguré en 1929, ce poumon vert de Saragosse a traversé un siècle d’histoire en gardant son âme d’enfant : conçu par les techniciens municipaux Miguel Ángel Navarro et Martín Agustí, en collaboration avec le jardinier en chef Fernando Gracia Gazulla, il a accueilli, au fil des décennies, des éléments venus d’autres espaces de la ville — la fontaine de Neptune, le monument à l’Exposition Hispano-Française, le moderniste Quiosco de la Música. En 2010, la ville lui a donné le nom du cantautor aragonais José Antonio Labordeta — chanteur, poète, écrivain et homme politique espagnol, aragonais de naissance — mort cette année-là, comme pour sceller une alliance entre le parc et la mémoire populaire. Depuis quelques années, au printemps, le Zaragoza en Flor métamorphose ces allées en une galerie à ciel ouvert où les fleuristes, les artistes et les artisans rivalisent d’audace et de poésie.


    À l'entrée, des lettres géantes composées de milliers de fleurs épellent le nom de la ville — roses, tournesols, œillets, statices mêlés en une écriture végétale et festive. C’est extravagant, c’est joyeux, c’est Zaragoza qui s’annonce elle-même avec l’orgueil tranquille des villes heureuses. Nous nous dirigeons vers l’axe central du parc, le grand paseo bordé de platanes majestueux dont les troncs lisses et les frondaisons entrecroisées dessinent une cathédrale naturelle. Un escalier monumental, flanqué de balustrades blanches et couronné d’abat-jours violets suspendus par dizaines à des arceaux métalliques, crée l’effet d’une féerie nocturne en plein soleil de mai. Tout le long de la promenade, des compositions florales monumentales ont pris possession des piédestaux, des bassins, des espaces entre les arbres. L’une d’elles s’élance en rouge sang : une structure métallique effilée d’où jaillissent des feuilles d’acier laqué couleur coquelicot, dominant un arrangement de fleurs sombres et de broméliacées qui semblent brûler au pied de cette forêt artificielle. Plus loin, en contrepoint, une palette de peintre surdimensionnée en brun chaud — les taches de couleur remplacées par des boules de fleurs vertes, cramoisies, bleues — est cernée de plumes d’un rose intense et de végétaux débordants. L’art floral ici sculpte, dialogue avec les platanes centenaires, il occupe l’espace avec une souveraine félicité. Devant une tonnelle, nous bavardons avec Andrea, venue comme nous s’imprégner de beauté : il y a dans ce festival quelque chose qui dépasse le simple embellissement saisonnier, une affirmation collective que la beauté est une nécessité vitale. Elle regarde des photos d’Annecy : elle est conquise. Andrea me demande de la photographier sous la serre à la structure dorée, recouverte de roses sauvages — blanches, abricot, chair —, de face et de dos. Nous nous quittons dans la joie de ce partage.


    Nous atteignons le monument à l’Exposition Hispano-Française — un lion de bronze dressé sur un socle massif de pierre calcaire, avec le mot PAX pour épitaphe. En ce jour de festival, le socle est entouré d’une cascade de roses rouge sombre, serrées comme du velours. La paix, ici, se souvient de ce qu’elle coûte. Dans un vallon tapissé dun manteau dherbe tondue en demi cercles, une sculpture de pierre, une face archaïque aux yeux mi-clos et au sourire énigmatique, repose comme une divinité oubliée qui aurait décidé de somnoler là, indifférente à l’effervescence printanière qui l’entoure. Ailleurs dans le parc, un kiosque circulaire de fer forgé aux rubans bleu turquoise est enveloppé de fleurs blanches — anthuriums, orchidées, liserons — tandis que des frondes de palmiers nains s’élèvent de son faîte comme un panache tropical. À quelques pas, une installation circulaire de lattes verticales de bois clair accroche à ses barreaux des disques d’or et des fleurs sauvages : deux visiteuses s’y attardent, souriant de cette architecture aussi légère qu’éphémère.


    La Glorieta de las Trece Rosas porte un nom qui se retient — celui des treize jeunes républicaines fusillées en 1939, dont l’âge allait de dix-huit à vingt-neuf ans. Sous les platanes, dans ce coin de parc, les rosiers rouges en pleine floraison leur sont dédiées. Un peu à l’écart, des arceaux métalliques rectangulaires accueillent des guirlandes aux couleurs de l’Inde — soucis orangés, chaînes de pétales roses et safran, herbes sèches tissées comme des tresses. Aux deux extrémités, des pots de terre cuite débordant de tagètes dorés achèvent de donner à cette création une atmosphère de fête indienne, lumineuse et épanouie. Un banc peint dévoile sur ses lattes des illustrations de plats et d’ingrédients, avec cette sentence populaire inscrite en lettres noires : Tripa vacía, corazón sin alegría [Le ventre vide, le cœur sans joie]. Un puits de pierre sest métamorphosé sous la venue d’une sphère de fleurs roses et mauves d’où pendent des guirlandes de fleurettes, comme si la fontaine antique avait décidé de se parer d’une traîne de conte de fées.


    Puis vient la fontaine de Neptune, l’une des pièces maîtresses du parc depuis sa venue ici. Le dieu des mers brandit son trident vers le ciel aragonais, dominant un bassin où des poissons volants en résine rouge — corps ronds, ailes translucides irisées — semblent nager dans l’air en une ronde fantaisiste. Sur une des plus belles photos prises aujourd’hui, la tête rouge d’un poisson se profile contre le bleu du ciel, et derrière lui Neptune, impassible, règne sur cette mer terrestre et printanière. 


    Après plus de cinq mille pas, sous les ardents rayons de l’astre, nous prenons le chemin de la sortie. Sur un stand à l’entrée, deux jeunes femmes accueillent sous l’enseigne Aragón les visiteurs curieux d’une région qui sait, décidément, transformer son quotidien en fête — nous nous sourions avec naturel. Nous sortons du parc. Le tram nous emporte vers le centre dans le ronronnement doux de ses moteurs électriques ; sur un écran de bord défile en rouge une information péremptoire — 36 degrés. Ce chiffre a quelque chose de troublant après tant de fraîcheur végétale. Au Starbucks, Sandra — plaisante chevelure rose qui tranche gaiement sur l’uniforme vert — est à nos petits soins. La coupelle qu’elle apporte sur la table pour déposer les infusettes de camomille est le dernier cadeau de cet après-midi aragonais : une fleur bue, lentement, à petites gorgées…
































































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