En début d’après-midi, Patrick et moi franchissons le seuil des siècles une fois dans l’enceinte du château Aljafería. L’entrée pour les aînés est à deux euros. Nous nous laissons agréablement happer par ce lieu singulier où le temps n’a pu effacer les strates, mais les a superposées avec une étrange élégance — comme si chaque conquérant, plutôt que de raser ce qu’il trouvait, avait préféré inscrire sa propre écriture par-dessus celle du précédent, composant ainsi un palimpseste de pierre.
Dehors, nous avions observé depuis le jardin d’oliviers taillés la silhouette massive du château : ses tours cylindriques trapues, ses créneaux en dents de scie, ses murs couleur de sable ocre que le ciel de mai rend presque dorés. Une forteresse, certes — mais la carte architecturale accrochée dans la première salle nous révèle d’emblée la complexité du projet. C’est plus qu’un château, c’est un assemblage de désirs politiques fossilisés : un palais islamique du XIe siècle, une résidence royale aragonaise du XVe, un couvent, une caserne napoléonienne, et aujourd’hui — paradoxe étonnant — le siège du Parlement d’Aragon.
Nous entrons par le porche médiéval aux arcs brisés : trois grandes ogives de brique s’ouvrent sur la cour intérieure comme trois questions posées à l’histoire. L’une d’elles arbore une reproduction du Saint Georges terrassant le dragon de Rubens — une image de violence sacrée suspendue en plein air, presque incongrue dans ce contexte, mais cohérente : saint Georges est le patron de l’Aragon, et ce palais fut le théâtre de bien des batailles ténébreuses. C’est dans le palais islamique que le vertige commence vraiment. Nous pénétrons dans ce qui fut, au XIe siècle, la demeure du roi du taïfa de Saragosse, Ahmad al-Muqtadir — le poète-roi qui désigna lui-même ce lieu comme Qasr al-Surur, le Palais de la Joie. Joie étrange, souveraine, que celle qui s’exprime en stuc. Les arcs polylobés s’emboîtent et se multiplient avec une précision vertigineuse, dentelle minérale d’une blancheur laiteuse suspendue entre les colonnes de marbre aux chapiteaux corinthiens récupérés sur des édifices romains antérieurs. Les voûtes s’inscrivent dans des séquences rythmiques qui semblent obéir à une logique musicale plutôt qu’architecturale : chaque arcade appelle la suivante comme une mesure en appelle une autre, et l’œil ne trouve nulle part où se poser vraiment. Patrick lève la tête. Le plafond de bois sombre aux poutres croisées tranche avec la blancheur des arcs — contraste délibéré, presque théâtral, qui fait ressortir encore davantage la virtuosité des sculptures. Des visiteurs déambulent en silence, petits sous l’architecture, comme des points de suspension dans une phrase trop longue pour être achevée.
La carte du taïfa de Saragosse, exposée dans une des salles, nous rappelle l’ampleur de ce royaume éphémère : il s’étendait jusqu’à Tortosa au sud-est, absorbait par intermittence Valence et Denia, et tenait à distance les royaumes chrétiens du Nord — Pamplone, Aragon, la Catalogne naissante. Ahmad al-Muqtadir régna de 1046 à 1081 sur ce territoire disputé, entretenant une cour brillante de poètes, de savants et de musiciens, tandis qu’il négociait avec ses voisins chrétiens avec la même habileté qu’il déployait dans ses poèmes. Le taïfa de Saragosse fut l’un des plus puissants et des plus cultivés d’Al-Andalus — ce que les arcs de l’Aljafería confirment avec une évidence muette.
Puis vient la bascule temporelle : l’escalier monumental qui mène à l’étage gothique. La rampe en pierre sculptée, les portes ouvragées, les plafonds à caissons peints en bleu, rouge et or — nous sommes soudain au XVe siècle, dans la résidence des Rois Catholiques. Ferdinand et Isabelle séjournèrent ici, c’est un fait souvent rappelé ; ce qui est moins évoqué : les murs dorés de cette résidence abritèrent aussi le Tribunal de l’Inquisition aragonaise. La Joie du palais musulman était devenue le théâtre de la Terreur méthodique. Comment imaginer ce renversement en regardant les plafonds mudéjars aux entrelacs géométriques dorés — ces artisans musulmans qui continuaient à sculpter pour leurs nouveaux maîtres chrétiens la grammaire ornementale de leurs propres ancêtres.
Dans la grande salle du trône, le plafond est un prodige : une artesonado d’une complexité hallucinante, aux octogones imbriqués peints de noirs profonds et d’ors soutenus, traversé d’une frise d’inscription latine proclamant la date de construction et la gloire des souverains. Le sol en céramique géométrique répond au plafond dans un dialogue de symétries. Deux ou trois visiteurs se tiennent immobiles, la nuque renversée.
Soudain, nous avons la surprise d’entrer dans l’univers de Goya. Le Musée de Saragosse, fermé pour travaux de rénovation, a en partie déménagé ses collections ici, dans les salles du palais royal, et quelques œuvres du peintre aragonais y sont exposées, accrochées sous les plafonds mudéjars comme pour rappeler que l’enfant de Fuendetodos appartient à ces murs autant qu’à n’importe quel musée. Sous un plafond à caissons peints — bleus fanés, rouges sombres, étoiles dorées survivant au temps — des portraits se déploient le long des cloisons aux couleurs variées. Goya, peintre de cour autant que visionnaire du gouffre humain, retrouve ici un contexte qui lui sied : ces salles où régnèrent les souverains qu’il portraitura, où circulèrent les puissants qu’il flatta avec un talent dissimulant peut-être une ironie secrète. Une lettre de sa main, exposée sous verre, m’arrête un instant. Datée de 1786, écrite à un ami — Zapater, son correspondant de toujours, son confident saragossain — elle déborde d’une vie quotidienne étonnamment triviale et chaleureuse : des meubles qu’on lui offre, une estampe de la Vierge du Pilar, une mesa, cinq chaises, une jarre, une botte, un luth. Il y parle de sa femme qui va accoucher, de son désir de venir à Saragosse, d’une affaire avec Medinaceli qui pourrait bien tourner à sa faveur. L’écriture court sur la page avec une énergie légèrement désordonnée, les mots se chevauchent, certains sont raturés, la signature finale — Goya — est tracée avec cette assurance désinvolte des gens qui savent exactement qui ils sont. Il a trente-neuf ans quand il écrit cette lettre. Il n’est point encore sourd. Les Caprices et les Désastres de la guerre sont à naître. Rien de tout cela n’est encore advenu dans cette main qui se plaint aimablement du manque de meubles et demande des nouvelles de Goyoechea.
Martin Miguel de Goyoechea était un riche négociant basque établi à Saragosse, ami proche et intime de Goya. Leur amitié était suffisamment solide pour que Goya lui confie des affaires personnelles et des états d’âme dans sa correspondance avec Zapater — les deux hommes appartenaient au même cercle saragossain. Mais le lien va plus loin : la fille de Martin, Gumersinda, épousa en 1805 le fils unique de Goya, Javier. Martin devint ainsi le beau-père de son fils — ce qui transforme rétrospectivement la mention affectueuse dans la lettre en quelque chose de presque romanesque : l’ami dont on demande des nouvelles en 1786 deviendra vingt ans plus tard le grand-père de ses petits-enfants.
Je regarde cette feuille jaunie et je pense à la distance vertigineuse entre cet homme ordinaire bavard et affectueux, et l’artiste qui peindra Saturne dévorant son fils trente ans plus tard, seul dans sa Quinta del Sordo, sourd depuis longtemps au bruit du monde. C’est peut-être l’un des privilèges étranges de l’Aljafería : mettre en présence, dans un même après-midi, le roi-poète du XIe siècle composant des vers en arabe dans ses appartements de stuc, les Rois Catholiques signant des décrets sous leurs plafonds dorés, et Goya écrivant à son ami pour lui parler de cinq chaises et d’une botte. L’histoire est rarement là où on l’attend. Elle loge souvent dans les détails les plus simples.
Ailleurs, dans une salle annexe, une toile sombre et massive retient mon attention : des corps masculins nus, décapités ou allongés, baignés d’une lumière cendrée, une flamme tenue dans une main tendue. Une œuvre contemporaine aragonaise dont l’atmosphère pesante rappelle que l’Aljafería n’a jamais été tout à fait un lieu de paix — que les palais aussi ont leur part d’ombre irréductible, quelles que soient les dynasties qui s’y succèdent.
Et puis, dernière surprise, presque comique si elle n’était pas si révélatrice : une porte s’ouvre sur les Cortes d’Aragon — le Parlement régional contemporain, installé dans une aile du palais depuis 1987. Nous pénétrons dans l’hémicycle moderne, bois clair et micros, présidé par le blason d’Aragon. Dans un couloir adjacent, le portrait officiel de la Presidenta de las Cortes, Marta Fernández Martín — XIe législatura, 2023-2026 — regarde vers nous avec l’assurance souriante du présent. Derrière elle, accroché dans le fond du tableau comme une citation dans une citation, nous reconnaissons la silhouette de l’Aljafería elle-même. Le palais contemple sa propre image dans le portrait de celle qui le gouverne. Le temps ici n’est plus linéaire : il se mord la queue avec une élégance très particulière…



























































De magnifiques photos ! C'est très très orientale, c'est une ville que j'aimerais bien visiter car j'aime trop l'orient, partout où les arabes sont passés et je ne savais pas que Zaragoza en faisait partie . C'est une belle découverte pour moi . Un jour j'irai voir ces chefs d'oeuvres qui m'intéresse beaucoup
RépondreSupprimerMerci encore pour ces partages très intéressants