En début d’après-midi, sur la Plaza de San Felipe, au milieu des platanes qui découpent la lumière de mai en taches mouvantes sur le pavé, Patrick et moi rencontrons un homme qui dénote parmi les passants indifférents. Assis, les bras croisés devant ses genoux relevés, les pieds nus à plat sur les dalles grises, il regarde vers le haut — vers ce qui n’existe plus, ce qui est devenu un fantôme. Je lève mon iPhone et je reste immobile un moment, comme on s’arrête devant quelqu’un de recueilli. Cet homme est en bronze, c’est : El Contemplador — son identité se serait envolée dans le méandre des années, mais lui traverse le temps, comme on traverse une légende. Il est là depuis bien des années — œuvre du sculpteur aragonais Francisco Rallo Lahoz — placide à même le sol, sans distance, comme n’importe quel passant qui se serait assis pour freiner le rythme de sa journée. Sauf que lui, il ne se lève jamais. Il regarde. Et ce qu’il regarde, c’est le vide — le vide précis, voulu, d’une absence. Car ici se dressait autrefois la Torre Nueva.
Construite au XVIe siècle par le conseil municipal de Saragosse, elle était la seule tour mudéjare à vocation civile de toute l’Espagne — une horloge publique et une sentinelle du temps courant. Avec ses quatre-vingts mètres, elle dominait la ville entière et scandait les heures à voix de bronze pour que chacun, du boucher au notaire, du moine à la lavandière, du bordador (brodeur) au parchero (artisan des pièces de cuir), du tailleur au coutelier, puisse régler sa journée sur le même battement. Elle penchait légèrement — heureuse de porter le surnom affectueux de Tour de Pise aragonaise — et c’est précisément cette inclinaison qui lui fut fatale. Un jour, le conseil municipal, motivé par la peur de la voir basculer, décréta sa démolition. Danger structurel, dit-il pour se justifier : échevins cachés derrière des excuses — pleutres parmi les pleutres. Les citadins n’étaient point dupes — l’architecte Ricardo Magdalena, mandaté pour expertiser l’édifice, avait conclu qu’elle pouvait tenir encore des siècles. Goya lui-même l’avait dessinée. Pensez donc ! Les intellectuels, les artistes, les habitants protestèrent avec une véhémence rare. Rien n’y fit. Quel gâchis. Le marteau tomba malgré une opposition quasi unanime, et la tour disparut en quelques semaines en 1892. Il ne resta qu’une dalle dans le pavé — un octogone de pierre plus claire, incrusté dans le sol de la place, comme une cicatrice. C’est ce que voit l’homme de bronze quand il lève les yeux : la silhouette fantôme d’une tour que la mémoire collective a refusé d’oublier. Les touristes marchent sur l’octogone sans savoir. Les enfants y jouent à saute-frontière. Et lui contemple, inlassablement, ce qui fut là et que personne n’a pu sauver de la folie des élites. Une anecdote a traversé les années : le jour de la démolition, une vieille femme, ancienne couturière, aurait attaché son tablier à l’une des pierres de la base et refusé de bouger, en déclarant qu’on abattrait la tour quand on l’aurait abattue elle d’abord. Les ouvriers attendirent qu’elle s'endorme pour la déplacer et commencer leur ouvrage de destruction. La tour avait résisté aux Français. Elle ne put résister à ses propres édiles.
Nous quittons la plaza et son fantôme pour glisser dans la trame d’un autre siècle. Nous traversons une galerie en croix, longue, couverte, silencieuse à cette heure. Nef profane tendue entre deux rues, le Pasaje de la Industria que certains nomment encore El Ciclón, du nom du café qui en fut longtemps l’âme, date de 1845. Elle fut construite dans l’esprit des grandes galeries couvertes qui fleurissaient alors à Paris, à Milan, à Bruxelles, à Naples — ces passages qui inventèrent une nouvelle façon de circuler en ville, protégés de la pluie et du soleil, dans un entre-deux de la rue et du salon. Celle-ci fut pendant des décennies le cœur battant de la vie bourgeoise saragossaine : boutiques de drap et de parfumerie, cafés où l’on débattait de politique sous les stucs, coiffeurs dont les miroirs reflétaient les chapeaux à plume des dames de la Coso. Le plafond voûté, peint d’un bleu poudré cerné de moulures bordeaux et crème, donne à l’ensemble un air de gâteau d’anniversaire légèrement défraîchi — beau, nostalgique, et très conscient de l’avoir été davantage. Nous avons l’impression de traverser une faille temporelle. Les lanternes à verre dépoli qui pendent du plafond comme des lunes apprivoisées, les colonnes cannelées, les boiseries sombres des commerces qui ont traversé plusieurs républiques et une dictature sans changer leur façon de tenir la porte. Nous nous attendons à voir surgir un personnage de Benito Pérez Galdós — écrivain majeur né à Las Palmas en 1843 et mort à Madrid en 1920, connu comme romancier, dramaturge et journaliste — col blanc et chapeau de feutre, courbé sur son journal. Nous croisons à la place un couple qui consulte son téléphone et une serveuse qui empile des chaises. La faille se referme aussitôt. Mais elle a existé — pendant les quelques secondes où nous avons marché sans parler, Patrick et moi, dans le sens de la longueur, jusqu'à l’arche du fond qui donne sur l’autre rue. La légende raconte qu’en 1936, quand la ville bascula dans la guerre, certains habitants se réfugièrent plusieurs nuits dans la galerie, persuadés que ses voûtes épaisses les protégeraient des bombardements. La guerre les épargna. Elle ne fut point aussi généreuse avec d’autres.
C’est précisément cette réalité que nous rappelle l’église de la Virgen del Pilar, tout près, au bord de l'Èbre. La basilique est immense — bien grande pour être vraiment saisie en un seul regard — et à l’intérieur règne ce demi-obscur propre aux nefs où des générations se sont succédé à genoux. Nous longeons le bas-côté et soudain : deux bombes. Pas des répliques, pas des maquettes pédagogiques. Deux vraies bombes, sombres et fuselées, accrochées de chaque côté d’un pilier, comme des ex-voto d’un genre particulièrement brutal, séparées par un panneau explicatif encadré avec soin.
Le lundi 3 août 1936, dix-neuf jours après le début du soulèvement franquiste, des avions républicains survolèrent Saragosse — déjà tombée aux mains des nationalistes — et lâchèrent trois bombes sur la basilique. Trois bombes qui atteignirent leur cible. Et aucune n’explosa. La première traversa la toiture et s’enterra dans le sol de la nef sans se déclencher. La deuxième fit de même. La troisième tomba dans la sacristie et s’y immobilisa, intacte. Les artificiers qui les désamorcèrent restèrent perplexes : les engins étaient en parfait état de fonctionnement. Aucun défaut mécanique ne pouvait expliquer leur silence. L’Église tira sa propre conclusion, que vous devinerez sans peine. Deux des bombes furent suspendues au large pilier crénelé, où elles demeurent depuis quatre-vingt-dix ans, à la fois trophées, reliques et questions ouvertes. Une information est restée dans les coulisses de l’histoire. Il fut établi par la suite que les bombes avaient été chargées par un anarchiste catalan nommé Justo Bermejo, qui travaillait à l’arsenal républicain de Barcelone. Convaincu que bombarder une église était une folie inutile, il les aurait délibérément sabotées — enlevant les détonateurs et les remplaçant par du lest, transformant les engins en cylindres inertes habillés de mort. Ce qui est accroché au pilier de la Virgen del Pilar, c’est le geste silencieux d’un homme qui refusa d’obéir à la logique de son camp — Henry David Thoreau aurait été fier de cette désobéissance civile. Il défendait l’idée qu’un individu a le devoir moral de ne pas obéir à une décision injuste, même si cela implique de s’opposer à l’État. La providence ou la conscience — à chacun de décider.
Plus tard dans l’après-midi, nous débouchons sur la calle del Coso. Patrick a la tête pleine d’insolite, la mienne est pleine de tours disparues, de galeries hors du temps et de bombes qui décidèrent de vivre. Un Starbucks vient d’ouvrir là, aujourd’hui, tout neuf, ses grandes vitrines sur la rue passante, ses tabourets hauts et ses logos verts bien connus. Nous entrons. Patrick commande un cappuccino. Je prends un thé matcha. Nous nous installons près de la fenêtre et nous regardons la Coso défiler — les gens qui marchent vite, les valises, un livreur à vélo, une mère avec une poussette. Dehors, à quelque deux cents mètres, l’homme de bronze continue de contempler ce qui n’est plus là, sans se lasser. C’est peut-être ça, finalement, la définition du voyageur : quelqu’un qui reste assis devant une absence et qui trouve que ça vaut le déplacement…


























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