jeudi 7 mai 2026

Zaragoza : le Coso de la Misericordia se présente...


   Je suis né en 1764, à Zaragoza, dans le quartier de la Misericordia. J’ai été conçu pour financer la Real Casa de Misericordia, une institution charitable destinée à l’assistance des plus pauvres. Mon père spirituel, Ramón Pignatelli, ecclésiastique et grand réformateur aragonais du XVIIIe siècle, voulut faire de moi et de l’usage de mon arène une ressource durable au service de la charité. J’appris très tôt ce que signifie recevoir les foules sans les juger. Je fus construit de briques et d’arches, habillé d’ocre et de terre cuite, un costume de fête que je n’ai jamais quitté.


    Ma naissance fut modeste. Les premières corridas se déroulaient en plein air, sur la Plaza del Mercado, dans le bruit et la poussière. Moi, j’allais offrir quelque chose de plus digne : un écrin. Les maçons aragonais m’élevèrent arc après arc, et je me souviens encore de la fierté du premier dimanche où les portes — ces grandes portes rouges que vous pouvez encore voir — s’ouvrirent sur la foule. Le soleil frappait fort. Les mantilles noires des femmes sentaient la lavande. Imaginez ! j’ai accueilli Goya — oui, ce Goya. Il vivait alors à Zaragoza, jeune homme aux yeux vifs qui aimait les taureaux autant que les ombres. Il s’asseyait dans les gradins du sol, le carnet sur les genoux. Je crois que c’est entre mes murs qu’il comprit pour la première fois que la lumière n’existe que parce que l’ombre existe aussi… et peut-être ai-je inspiré la série de ses Tauromachies.


    Il y eut des saisons difficiles. Le siège de 1808 — les deux sièges, en réalité — me laissa meurtri. Des soldats français cantonnèrent dans mes galeries, et je sentais sous mes voûtes le poids d’une ville qui résistait. La bataille faisait rage rue par rue, maison par maison. Tío Jorge — l’Oncle Georges — cet homme du peuple, dont vous avez entendu parler, m’était proche. Sa mort m’a peiné ; et moi je me tenais là, têtu comme une forteresse involontaire, refusant de tomber.


    Puis vint le XIXe siècle avec ses réformes, ses restaurations, ses enthousiasmes. Je fus embelli : l’architecte Magdalena posa sur ma façade circulaire ces ornements que vous admirez aujourd’hui — les têtes de taureaux sculptées aux angles de ma porte principale, les médaillons, les balustrades, les arches striées de rouge et d’or. Je devins ce que je suis : une arène qui ressemble à une fête même quand elle est fermée, bien trop souvent à mon goût. J’aurais aimé que les visiteurs puissent m’admirer à l’intérieur.


    J’ai une anecdote que je prends plaisir à raconter. Un soir de Fiestas del Pilar — c’était dans les années 1920, je crois, le souvenir est flou comme une aquarelle mouillée — une troupe de jotas [La jota aragonaise est une danse vive et sautillante, rythmée, avec castagnettes, guitare et bandurria, costumes brodés aux couleurs vives.] entra dans mon enceinte après la corrida. Les musiciens s’étaient installés sur le sable encore chaud. Les gens dansaient sous les étoiles, dans l’arène vide, avec les lanternes pour seul éclairage. Personne n’avait organisé cela. Ça s’était simplement fait, comme les choses vraiment belles. J’avais oublié, ce soir-là, d'être une arène.


    Ce que vous voyez dans vos photographies — la lumière de mai plaquée sur mes briques, les platanes qui jouent à me cacher, les motos garées devant mes grilles comme si elles attendaient un spectacle — tout cela me plaît. Oui, je sais que les véhicules et les deux-roues déparent les photos. J’aime quand on me regarde en marchant, quand on lève les yeux et quon s’arrête. Patrick s’est retourné, lui aussi, à diverses reprises, je l’ai vu. Maintenant, je suis vieille — deux cent soixante ans — mais je me porte bien. Et je n’ai toujours pas décidé si je suis un monument à la bravoure ou à la mélancolie. Peut-être aux deux. Peut-être que c’est la même chose, sous le soleil d’Aragón…






































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