vendredi 1 mai 2026

Zaragoza, l'Èbre et ses mémoires — Sur les rives de Caesaraugusta...

 

    Patrick et moi flânons dans le Parque del Tío Jorge. Une brise légère nous conte son histoire. Elle commence par un nom : Tío Jorge — l’Oncle Georges — est le surnom affectueux donné à Jorge Ibor y Casamayor, un homme du peuple, robuste et libre, né en 1755 dans le quartier populaire de Las Fuentes, tout proche. Il incarne pour les Saragossans quelque chose d’essentiel : la fierté de ceux qui vivent pour rester libres. Quand Napoléon lance ses armées sur Saragosse en 1808, cet homme sans grade ni titre prend les armes. Il ne commande rien, il n’a aucune épaulette. Il se bat dans les rues, derrière les portes, sur les toits — avec les siens, pour les siens. Il meurt cette même année, avant même que les Sièges ne s’achèvent, avant de voir si la ville tient ou tombe. Elle tiendra. Le parc porte son prénom comme on porte un drapeau sans tambour.


    La brise nous dit que, longtemps, ce coin de la ville fut une périphérie vague, un terrain que la cité grignotait à mesure qu’elle grandissait vers l’est. C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que Saragosse décide d’en faire un vrai poumon vert pour les ouvriers des quartiers qui l’entourent — Las Fuentes, La Almozara, San José — des hommes qui ont construit la ville moderne à force de bras et de sueur.


    Aujourd'hui, le parc s’étend sur plus de cinquante hectares — un espace généreux, presque désorganisé dans sa générosité : des pelouses larges où il fait bon se perdre, des allées de platanes dont les troncs marbrés de gris et de crème se dressent comme des colonnes d’une cathédrale sans murs. Sous ces voûtes végétales, la lumière arrive filtrée, douce, posée. Nous marchons. Nous ralentissons. Des cyprès montent droit vers le ciel et des eucalyptus aux feuilles tombantes donnent une impression vaguement australienne, dépaysante. Des robiniers montrent leurs frondaisons légères, délicates. Et puis les palmiers — dattiers aux palmes sombres et denses, palmitos aux éventails déchiquetés — rappellent que Saragosse est proche de la Méditerranée, que l’Aragón a ses racines dans un sol où l’Orient a longuement séjourné.


    Au cœur du parc, un lac artificiel creuse son ovale tranquille dans la terre. L’eau est d’un vert-jade légèrement trouble, comme si elle avait absorbé la couleur des herbes du fond. Une passerelle de bois aux rambardes métalliques mène à un îlot, avec ses propres arbres, ses propres ombres, son silence de bien-être. Quelques pins parasols ont poussé en liberté, leurs couronnes plates étalées au-dessus de l’eau comme des parapluies ouverts sur un ciel qui n’en a nul besoin. Sur les berges, des tamarins au tronc tordu s’inclinent vers leur propre reflet. Des canards — un colvert classique, un autre, plus sombre — glissent sur la surface sans effort apparent, se laissent porter par le frisson de l’onde, heureux.


    Plus loin, au détour d’un carrefour d’allées, une stèle de pierre blanche se dresse parmi les palmiers, surmontée d’un obélisque aux ornements de fer forgé. Une plaque de métal, couleur de rouille ancienne, porte le nom : Jorge Ibor y Casamayor — El Tío Jorge — 1755-1808. Héroe de los Sitios de Zaragoza. L’œuvre est du sculpteur aragonais Ángel Orensanz, 1968. L’homme du peuple qui a pris les armes contre Napoléon. Et la plaque, entourée de géraniums rouges sur pelouse tondue, dit simplement ce qu’il faut : il était là, il a tenu. 


    À quelques pas, une sculpture métallique ouvre ses bras en arche au-dessus d’une esplanade pavée : deux lignes de métal clair qui se rejoignent au sommet comme un portique abstrait, une porte vers nulle part ou vers l’essentiel, c’est selon.


    Dans un bosquet de pins maritimes aux troncs penchés, comme dessinés par le vent d’est, un groupe d’hommes s’est installé autour d’une table de pique-nique. Ils se restaurent, ils parlent fort, avec ce naturel des gens qui se connaissent depuis toujours. Ils sont venus avec des tabourets en plastique coloré. La lumière filtre entre les troncs et fait des taches de soleil sur le sol.


    Avant de quitter le parc, la brise nous glisse une histoire. Un jour, il y a quelques années, une petite fille du quartier de Las Fuentes s’était perdue en suivant un joli petit chien roux jusqu’à l'îlot des pins, avait traversé la passerelle, et s’était retrouvée seule, sans savoir comment revenir. Sans pleurer — elle avait regardé les canards, confiante. Une vieille dame assise sur un banc, qui l’avait remarquée, lui avait tendu la moitié d’un sandwich au jambon, et l’avait ramenée jusqu’à l’entrée du parc où ses parents, inquiets, la cherchaient en tous sens. En la voyant, sa mère avait alors serré la vieille dame dans ses bras, en lui demandant son nom. Elle devint la grand-mère de Loretta…


    Plus tard, Patrick et moi traversons le Puente de Piedra qui, tout en cheminant lentement, nous raconte son histoire. Il commence par le commencement, comme il se doit : il est romain, ou presque. Une première arche de pierre enjambe l’Èbre ici depuis le premier siècle avant notre ère, à l’époque où la ville s’appelle encore Caesaraugusta et que le fleuve est une frontière vivante entre le monde domestiqué et les terres sauvages du nord. Les siècles passent sur lui comme l’eau passe sous ses arches — sans hâte, sans mémoire. Il est reconstruit, consolidé, abîmé, reconstruit encore. Chaque inondation de l’Èbre lui arrache quelque chose ; chaque génération lui rend ce qu’elle peut.


    Il nous dit qu’au Moyen Âge, il est le seul passage entre les deux rives sur des kilomètres. Les pèlerins qui rejoignent Saint-Jacques-de-Compostelle le foulent de leurs sandales usées. Les marchands y poussent leurs mules chargées de laine et de safran. Les armées aussi, dans les deux sens. Il en a oublié des visages. Puis, il baisse la voix pour nous parler du 9 juillet 1813. Les troupes françaises de Joseph Bonaparte, acculées par les armées alliées et l’insurrection espagnole, battent en retraite vers le nord. Avant de quitter Saragosse, elles le font sauter. La céramique enchâssée dans le mur du quai en garde la mémoire : des flammes orange et jaunes s’élèvent dans un ciel de faïence bleue, le pont se brise en deux. Des soldats regardent leur propre destruction s’accomplir, sans états d’âme. Ni gloire ni joie — seulement la fumée, et l’Èbre qui continue de couler — les pensées de guerre oublient la beauté du monde.


    Il a fallu des décennies pour le rebâtir tel qu’il est aujourdhui — sept arches de grès blond, larges et solides, qui résistent à tout, ou presque, ajoute-t-il avec une lucidité patiente. Il nous parle aussi de sa rénovation récente, presque timidement : la chaussée piétonne refaite, les bancs de bois clair, les candélabres modernes en acier sombre qui jalonnent sa longueur comme autant de sentinelles silencieuses. Et les lions — ses lions — deux grandes figures de bronze vert-de-grisé, dressées sur leurs pylônes à chaque entrée, qui regardent le fleuve depuis 1991 avec une gravité tranquille. 


    Nous nous arrêtons au milieu du tablier, face au nord. L'Èbre coule en dessous, large, opaque, d’un vert presque minéral. Sur notre gauche, la rive est sauvage, bordée de saules et de lauriers-roses en fleur — une coulée de nature insolente au flanc de la ville. Deux jeunes gens déambulent sur le chemin de halage, torse nu pour l’un, insouciants tous les deux. Le fleuve les voit à peine passer. Il en a vu tellement. Et puis, nous nous retournons. Derrière nous, par-delà les lions et leurs socles de béton gris, la ville s’offre dans toute sa superposition de siècles : la tour élancée de la cathédrale de la Seo, romane et mudéjare à la fois, et les coupoles bleu et jaune de la basilique del Pilar, baroques et triomphantes, qui s’empilent dans le ciel, traversé de nuages par endroits, comme un argument théologique. Le pont nous a conduits là où il voulait en venir depuis le début : non à l’autre rive, mais à cette image — la ville entière résumée en une ligne d’horizon, et lui-même en premier plan, humble et indispensable, reliant ce qui sans lui resterait séparé pour toujours. Il a été soufflé, et il est là. Il suffit, parfois, de s’accrocher à la vie.










































1 commentaire:

  1. De l'eau, des arbres et des palmiers . Que la nature est belle . C'est que du bonheur de pouvoir voir tous ces beaux paysages ici ou ailleurs . Surtout quand on prend le temps de regarder ... Je vous souhaite un très bon samedi et à bientôt de vos nouvelles et suite de vos périples espagnols . Gros bisous à vous deux 🥰🥰

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