jeudi 14 mai 2026

Zaragoza — Un gracias entre deux notes...

 

    Le long du Paseo de la Independencia, une musique nous retient un moment. Sous les platanes, un trio s’est installé en plein soleil : un guitariste aux cheveux fous, une Stratocaster crème en bandoulière ; un batteur en rouge, concentré, les baguettes rapides sur un kit minimaliste ; et une chanteuse, micro en main, qui balance légèrement sur ses hanches comme si la rue entière était sa scène. Je m’approche, glisse quelques pièces dans la housse de la guitare électrique posée à terre. Sans interrompre sa phrase musicale, la chanteuse tourne la tête vers moi, et dans un sourire qui n’a rien de mécanique — large, sincère, lumineux — elle lâche un gracias qui passe entre deux notes comme une évidence. Une bouffée doxygène, au sens propre. Ces instants-là arrivent sans prévenir, comme un cadeau.


    Plus loin, nous découvrons devant le second magasin El Corte Inglés de Zaragoza — celui du Paseo Sagasta — une fontaine circulaire au centre de laquelle se dresse un groupe sculpté en bronze d’une intensité saisissante. Un homme debout, les manches retroussées, brandit son fusil à bout de bras comme une massue, prêt à frapper. À ses pieds, un jeune compagnon blessé, à demi effondré, le regard perdu. Le socle de pierre porte des mots gravés. L’œuvre s’intitule Por la Patria — 1808. Elle est signée Federico Amutio, sculpteur madrilène formé à l’École des Beaux-Arts de San Fernando, qui la présenta à l’Exposition nationale de 1892 où elle remporta une troisième médaille. À la différence des sculptures triomphales de l’époque, il n’y a ici ni gloire ni panache : un civil remonte ses manches et frappe à la crosse, munitions épuisées, pour protéger un camarade tombé. Moins de grandeur, plus d’angoisse — et c’est précisément ce qui rend la scène si humaine. La réalisation en plâtre fut achetée par l’État pour le Musée du Prado, avant de rejoindre le tout jeune Musée d’Art moderne en 1898. Elle passa ensuite entre diverses mains avant que la version en bronze ne soit finalement installée ici, en plein air, en 1963, sur ce même emplacement qui fut, cent cinquante ans plus tôt, l’un des points névralgiques de la résistance zaragozane à Napoléon.


    Car l’endroit n’a point été choisi au hasard. C’est ici que se trouvait le Reducto del Pilar, l’un des forts avancés de la défense de Zaragoza lors des Sièges de 1808 et 1809, construit sur ordre de José de Palafox par le colonel du génie Antonio Sangenís pour protéger le pont sur le río Huerva, côté Santa Engracia — la rivière devenue partiellement souterraine. Les troupes napoléoniennes, qui avaient échoué lors du premier siège à s’emparer de la ville, revinrent avec des renforts. Cette fois, elles finirent par entrer — mais au prix de combats rue par rue, maison par maison, qui saisirent l’imagination de toute l’Europe.


    Ce lieu porte aussi un autre nom, moins héroïque et plus savoureux : le Paseo de las Damas. C’est en effet l’appellation que lui donnèrent les Français lorsqu’ils aménagèrent la zone en promenade, fréquentée par les femmes des officiers de l’armée d’occupation. Un nom que les Zaragozans ont conservé jusqu’à aujourd’hui — ce qui constitue une revanche toute particulière de l’histoire sur ses propres vainqueurs.


    En 1909, pour le centenaire des Sièges, un obélisque commémoratif avait été inauguré à cet endroit, œuvre de l’architecte Ricardo Magdalena. La légende non officielle veut qu’un conseiller municipal du début des années soixante, ayant été éconduit sur l’un des bancs voisins par la belle Purita Cobarrubias — laquelle avait préféré attendre le retour d’un soldat prisonnier en URSS —, ait par la suite décidé de se débarrasser de l’obélisque. C'est ainsi que la sculpture d’Amutio prit sa place. Zaragoza est une ville qui ne manque ni de mémoire, ni d’humour.


    Autour de la fontaine, deux vieux canons de fonte montent la garde. Des enfants grimpent dessus pour se faire photographier. Ces canons du Corte Inglés sont devenus l’un des points de rendez-vous typiques des Zaragozans. Un lieu de mémoire reconverti en repère de quartier. Patrick fait remarquer que c’est exactement ainsi que les villes respirent : en portant leurs blessures sans s’y laisser engloutir…






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