Patrick et moi frôlons les siècles en nous promenant dans le cœur historique de Auch. La ville haute nous accueille comme elle a toujours accueilli les voyageurs — avec cette tranquille assurance des cités qui savent avoir traversé le temps sans se laisser entamer par lui. Ici, chaque ruelle est un millésime, chaque façade un palimpseste. Nous nous éloignons du Trésor de la Cathédrale —porte de fer forgé tressé, sobre et solide — trois mots qui résument une ville entière. Nous déambulons d’abord dans les venelles médiévales où les maisons à colombages inclinent leurs étages au-dessus de la chaussée, comme si elles voulaient se toucher d’un toit à l’autre. La pierre locale — ce calcaire blond qui boit la lumière du Gers — donne aux façades une chaleur presque vivante. Un passant s’arrête devant une porte sculptée, un livre sous le bras, comme si la ville entière était un texte à relire.
Sur le mur d’une longue ruelle en pente douce, une boîte à livres repeinte en rouge sang offre ses trésors à qui passe : Jean-Claude Pascal et Le beau masque, Hervé Bazin et sa Vipère au poing, quelques romans déposés là par quelque lecteur passionné. La bibliothèque de l’humanité tient parfois dans une caisse de bois vermillon. À quelques pas, une petite installation artisanale fixée au mur — une boîte blanche à la porte-livre peinte — dévoile cette invitation manuscrite, touchante dans sa lucidité : Il paraît que certains mots traversent les murs…
Nous continuons de longer celui de la rue de la Convention qui ondule légèrement, comme pris d’émoi devant la créativité qui habille ses pierres. Le collectif Mur Mur Émoi, — le mot était bien inspiré — depuis 2022, a fait naître sur le mur dégradé — promis à la restauration, suspendu dans l’attente — une galerie à ciel ouvert. Des insectes en médaillon y cheminent en procession, encadrant une citation de Pascal sur la puissance des mouches ; un chien aux couleurs vives monte la garde ; des aquarelles de femmes flottent sur le crépi comme des apparitions. Né d’un repas de quartier, ce collectif d’une trentaine d’âmes se retrouve chaque dernier vendredi de mai pour coller, végétaliser, projeter. La culture naît rarement des institutions — elle naît des voisins qui aiment la beauté et la diversité.
Plus tard, ailleurs dans les siècles, nous tombons sur une plaque discrète : Maison Henri IV. C’est ici que le futur roi de France, encore Henri de Navarre, aurait séjourné en 1578 en compagnie de Catherine de Médicis et de Marguerite de Valois — la célèbre reine Margot. Nous imaginons la cour itinérante des Valois s’arrêtant dans cette demeure gasconne, les intrigues de cour mêlées aux effluves de l’Armagnac. La cour intérieure conserve un magnifique escalier de pierre et de bois, qui monte en spirale vers les étages : puits de lumière, pierres patinées, balustrades de bois sombre se répètent vers le ciel comme les reflets d’un miroir sans fond. Auch a toujours su recevoir les puissants — et les oublier avec grâce.
Non loin, à l’angle d’une rue, deux plaques se superposent sur la même façade : rue Charles Samaran (ancienne rue de Belfort) et, perpendiculaire, la rue d’Artagnan. Auch est inséparable de son mousquetaire. Bien que Charles de Batz de Castelmore — son vrai nom — fût né 1611 dans le Gers voisin, à Lupiac, c’est Auch qui le revendique comme figure tutélaire. Alexandre Dumas a fait d’un Gascon ordinaire un mythe universel, et la ville lui rend la pareille en baptisant ses rues de son nom d’emprunt. Sa statue de bronze, fondue en 1931 par le sculpteur Firmin Michelet, veille toujours sur l’escalier monumental — ce grand corps de pierre qui dévale la colline vers la vallée du Gers sur trente-cinq mètres de dénivelé, ses marches par centaines, ses jardins, ses fontaines, ses terrasses : un escalier à l’italienne, conçu dans l’esprit de la Renaissance, construit sur les ruines d’une chanoinerie que le préfet Féart fit abattre pour ouvrir la haute ville sur le monde d’en bas. Du haut de cet escalier, la vue embrasse les toits de tuile romane, les coteaux verts du Gers, la plaine qui s’étend jusqu’à l’horizon gascon. Deux promeneurs descendent lentement les marches, consultent leur smartphone dans leur paume — l’un des nouveaux gestes du siècle. Depuis une dizaine d’années, quatre cents pieds de vigne ont été replantés sur les terrasses latérales, tannat et manseng mêlés : la vigne reprend ses droits sur la ville qui fut bâtie, en partie, pour elle.
Et puis il y a la cathédrale — que nous abordons pour la première fois. La cathédrale Sainte-Marie d’Auch — classée au patrimoine mondial de l’Humanité — surgit dans le ciel comme une double affirmation. Sa façade Renaissance, encadrée de deux tours carrées aux lignes classiques, contraste avec la nef gothique qui s’ouvre derrière elle : deux époques superposées, deux langages architecturaux réconciliés dans un seul élan. Sa construction commença en 1489 pour s’achever deux siècles plus tard — un chantier aussi long que patient, comme si la ville avait voulu prendre le temps de bien faire les choses. L’intérieur surprend. La nef s’étire sur plus de cent mètres, portée par une double rangée de piliers qui montent vers les voûtes en un autre élan, silencieux celui-là. Le grand orgue de Jean de Joyeuse — seul exemplaire complet en France d’un instrument du XVIIe siècle encore en état — se dresse au fond du chœur comme un écrin de bois sombre et d’ombre royale. Les cent treize stalles du chœur sculptées dans le chêne témoignent d’un artisanat qui aimait l’art du détail. Les vitraux du maître verrier Arnaud de Moles filtrent la lumière en une poussière de couleurs qui tombe sur la pierre grise comme un songe. Une grande chaire baroque dorée déploie ses angelots et ses volutes, marbre et bois mêlés, avec cette exubérance propre au XVIIIe siècle qui ne pouvait s’empêcher d’orner ce qui était déjà beau. Et dans la clarté d’une chapelle voisine, une statue de marbre blanc représente une jeune guerrière en armure, Jeanne d’Arc, la Lorraine en terre gasconne, les mains jointes, le regard levé vers une lumière invisible.
Soudain, posé sur un chevalet près d’un autel secondaire, un portrait photographique surprend par sa modernité inattendue : Saint Carlo Acutis. Ce jeune Italien, né à Londres en 1991 et mort d’une leucémie à quinze ans à peine, a été canonisé en avril 2025 — premier saint de l’ère numérique, lui qui catalogua les miracles eucharistiques du monde entier sur un site internet qu’il construisit seul. Son visage adolescent, entouré d’un halo discret sur fond bleu, regarde depuis l’éternité avec la simplicité d’un lycéen. Il portait un sac à dos et un polo rouge. Il n’a jamais cessé d’être l’un d’eux — et c’est peut-être cela, la sainteté d’aujourd’hui…

















































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