Patrick et moi découvrons, après un temps de conduite à travers les collines douces du Gers, le village de Barran. Le ciel est couvert, laiteux, de cette lumière indécise qui convient aux endroits où le temps a laissé ses marques sans les effacer. Nous entrons dans la bastide par sa tour-porte médiévale — l’une des cinq qu’elle possédait à l’origine, la seule encore debout, massive et trapue sur ses dix mètres de hauteur, percée d’un arc brisé que les voitures franchissent aujourd’hui comme on entre dans une autre époque. La bastide fut créée en 1278 par un acte de paréage entre le comte Géraud de Fezensac et son frère Amanieu, archevêque d’Auch. Les fossés — le « Petit Rhône » local — longent encore les murailles, eau verdâtre et immobile dans laquelle se reflète la tour, comme si le passé cherchait à se contempler.
Le village s’offre à nous selon son plan quadrillé d’origine : les couverts aux poutres de chêne brut, la rue des Arcades, la rue Montgaillard — galeries médiévales où l’on marchait à l’abri de la pluie, du soleil, de l’ennemi peut-être. Rien de théâtral ici, rien de restauré à l’excès. Les pierres ont gardé leur couleur naturelle, miel pâle, et les bois des plafonds leur patine des siècles. En 1569, le comte de Montgoméry, capitaine de la garde écossaise, dévasta la bastide ; seuls les remparts, les tours et une partie de la collégiale échappèrent aux flammes. Les villageois bâtirent à nouveau. C’est la vie des bastides. Et puis il y a le clocher. Nous le contemplons depuis le cimetière, dominant le cèdre du Liban centenaire — ce clocher qui tord, qui vrille, qui monte en spirale vers un ciel qui a oublié sa présence. Ici, il est surnommé : Limaquès — en référence à l’escargot des marais. Renaud Camus, paraît-il, l’avait décrit : « pris de tournis ». La torsion s’effectue de gauche à droite sur un huitième de tour seulement, avant de se redresser dans sa partie haute — comme si la flèche avait voulu se dérober au monde, puis s’était ravisée. Certains attribuent cette forme à l’usage de bois trop vert dans la charpente, qui a travaillé sous le poids et le vent ; d'autres y voient l’œuvre délibérée des Compagnons du Devoir, une prouesse signée ; d'autres encore, géobiologistes et sourciers, parlent de confluences souterraines, d’énergies telluriques captées et redistribuées vers le ciel. Une légende locale veut même que ce soit en hommage au fameux escargot de Barran — dont les vertus médicinales étaient si réputées qu’Henri IV en aurait fait quérir pour soigner les maladies de poitrine de sa cour — que les premiers compagnons charpentiers auraient érigé la flèche en forme hélicoïdale. La vérité importe-t-elle ? Ce qui compte, c’est que le clocher se tord, et que l’œil ne peut s’en détacher.
Dans le cimetière attenant à la collégiale, nous avançons entre les tombes. L’endroit est vivant de fleurs, de plaques, — je vois même la sculpture d’un cheval au galop sur la tombe de Serge, emporté par la faucheuse à 19 ans —, chargé de mémoire récente et ancienne mêlées. Une sépulture nous arrête (avec des écrits en anglais sur la stèle) — celle d’un jeune homme prénommé Patrick, 1962-1989. Vingt-sept ans. La photo ovale fixée dans le granit ocre-noir moucheté montre un visage souriant, les cheveux clairs, un polo jaune clair. Il sourit encore — pour l’éternité —, heureux de cette joie de vivre qui a dû l’accompagner dans l’au-delà. Je pense à mon mari Patrick qui marche à quelques pas dans cette allée de gravier —quelque chose se resserre en moi. Ces coïncidences de prénom et de génération rencontrées dans les cimetières ne sont jamais anodines pour qui sait regarder. Elles rappellent, sans bruit, combien la vie est précaire et combien la présence de l’autre est précieuse — elle peut disparaître en si peu de temps.
Ailleurs une plaque de marbre blanc sur une stèle de granit gris. Jean Bordeneuve, Inspecteur des Eaux et Forêts en Indochine, Chevalier de la Légion d’honneur. Et ces mots gravés, d’une sobriété bouleversante : La jungle, sa flore, sa faune furent mon labeur. Durant 40 ans ses habitants mes amis. L’Indochine ma seconde patrie. Je lis deux fois. Je pense aux forêts du Cambodge, aux temples d’Angkor, au marché couvert de Phnom Penh, aux routes que je roule mentalement dans les chapitres de mon livre Pérégrinations en Asie du Sud-Est en cours de relecture, aux visages aperçus sur ces mêmes chemins qu’un homme de Barran avait arpentés il y a un siècle. Jean Bordeneuve est mort ici, dans cette bastide gersoise, mais il a vécu ailleurs, dans une lumière que ces collines ignorent. Il repose sous ce cèdre, à quelques mètres d’un carré militaire où les dépouilles de 95 soldats morts à l’hôpital militaire du château de Mazères lors de la Grande Guerre s’effacent avec le temps dans leurs rangées de croix blanches. Tant de vies qui ont croisé l’Asie ou la boue des tranchées, la forêt profonde ou le champ de bataille — et qui sont venus mourir dans le Gers, là où la flèche d’une église tord le ciel depuis sept siècles.
Avant de quitter Barran, nous caressons du regard un chat qui dort, pelotonné sur le rebord d’une fenêtre, nous passons devant une fresque peinte sur un mur : vignes, armagnac, canards, et cette devise dessinée en lettres cursives — Dans le Gers… que du bonheur ! Il y a une joie légère et un peu provinciale dans cette formule. Elle ne fait point oublier les tombes, mais elle dit quelque chose de juste sur la façon dont les vivants continuent, malgré tout, à célébrer ce qu’ils sont…
























































Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire