mercredi 11 mars 2026

António Augusto Carvalho Monteiro : métamorphose de la Quinta da Regaleira à Sintra...

 

    Le ciel est grand bleu pour cette seconde journée à Sintra. Yazid, qui parle le français, nous conduit à la gare de Rossio à bord de sa Renault Zoé grise. Il suit des chemins détournés qui offrent de nouvelles vues de la ville. À 10h41, le train s’éloigne dans le long tunnel qui jouxte la gare. Le padam padam, lié aux raccords de rails, nous accompagne. Le convoi prend de la vitesse, comme pour aller chercher une bouffée d'air, possible six minutes après le départ — la station Campolide le voit arriver quelque peu essoufflé. Des passagers montent à bord. Le voyage se poursuit.


    Nous déjeunons aujourdhui au restaurant Kebabish Indiano, le long de la largo Afonso de Albuquerque à Sintra. Nous nous régalons avec des spaghettis aux légumes agrémentés de Daal [lentilles] Makhani. Après le repas, Jorge nous conduit à bord de sa Tesla blanche à la Quinta da Regaleira. Sur le site, le jeune homme qui contrôle nos billets aime la monture de mes lunettes qui lui évoque l’architecture raffinée d'un torii [portique] japonais.


   Nous entrons dans la magnificence...


   Nous suivons des allées sinueuses enchanteresses où se dévoilent des tourelles, de petits châteaux, des fontaines majestueuses dont certaines semblent suspendues dans les airs, des pergolas, des pavillons, des belvédères, des passages secrets, des lacs-miroirs… Ce domaine de quatre hectares niché dans les collines de Sintra est bien plus qu’un jardin ornemental : c’est un paysage symbolique conçu pour troubler l’âme et éveiller l’esprit. Son histoire commence modestement au XVIIe siècle, entre les mains de riches marchands, puis elle traverse plusieurs propriétaires avant que la baronne de Regaleira, fille d’un opulent négociant de Porto, ne lui donne son nom — la légende dit que la vue depuis l’une des tours du jardin la régala [l’enchanta] tellement qu’elle baptisa le domaine de ce mot portugais signifiant « délice ». Mais c’est en 1892 que la Quinta connaît sa véritable métamorphose, lorsqu’António Augusto Carvalho Monteiro, millionnaire excentrique ayant fait fortune au Brésil, entomologiste, passionné de poésie lyrique et initié présumé aux arcanes de la franc-maçonnerie, acquiert la propriété. Il confie sa transformation au scénographe italien Luigi Manini, qui travaillait alors simultanément au Théâtre National São Carlos de Lisbonne — et nous comprenons, en nous promenant ici, que les deux univers se sont nourris l’un de l’autre. Tout, dans cet écrin végétal, semble sorti d’un décor d’opéra : les allées serpentines mènent à des recoins inattendus, chaque pierre recèle un symbole, chaque fontaine chuchote un mystère. Monteiro a voulu ancrer dans la pierre et dans la terre les grands récits de l’humanité — la chevalerie du Temple, la cosmologie de Dante, l’alchimie hermétique, la kabbale, la rose-croix, la sagesse égyptienne. Le résultat est une œuvre unique, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, où l’architecture mêle librement les styles roman, gothique, Renaissance et manuélin dans une harmonie fantasque et délibérément onirique.


    Des arbres aux frondaisons et aux branches spectaculaires peuplent ce jardin vivant. Monteiro, biologiste autant qu’esthète, y a fait planter des espèces venues des quatre coins du monde : des séquoias majestueux rapportés d’Amérique du Nord dressent leurs colonnes rousses vers le ciel, des magnolias d’Asie du Sud-Est déploient leurs grandes fleurs crémeuses, des cycas d’Amérique centrale égrènent leurs couronnes primitives, et le pin de l’île Norfolk, venu du Pacifique Sud, offre sa silhouette élancée au regard. Des camélias aux pétales d’une délicatesse extrême — roses, blancs, carmin — illuminent les sous-bois de leurs éclats soyeux. Des hortensias bleu-ciel et mauves s’épanouissent le long des pierres moussues. Des fougères arborescentes forment de petites futaies préhistoriques dans les zones d’ombre. Et partout, des glycines, des roses grimpantes, des jasmins s’accrochent aux murs et aux pergolas, mêlant leurs parfums dans l’air doux de Sintra où les saisons sentrelacent. Ce jardin du monde, ce havre de curiosités végétales, achève de nous séduire : nous sommes dans un lieu hors du temps...


    Nous arrivons devant une tour circulaire, mais celle-ci a quelque chose de singulièrement troublant : elle ne s’élance point vers le ciel — elle s’enfonce dans la terre. C’est le Poço Iniciático, le Puits Initiatique, l’une des architectures les plus énigmatiques et les plus envoûtantes d’Europe. Profonde de vingt-sept mètres, cette tour inversée plonge dans les entrailles de la colline comme un puits à rebours du monde. Son escalier hélicoïdal, soutenu par des colonnes finement sculptées, descend en neuf paliers — neuf, comme les cercles de l’Enfer de Dante, comme les degrés de certaines initiations maçonniques, comme les arcanes du Tarot que Monteiro vénérait. Au bas de l’escalier, gravée dans le sol de pierre, une rose des vents surmonte une croix templière : l’emblème que l’on prête à Carvalho Monteiro lui-même, initiateur et gardien des secrets de cette demeure. Le puits ne fut jamais destiné à puiser de l’eau : il était conçu pour que des impétrants, les yeux bandés, une épée serrée contre la poitrine, descendent dans l’obscurité absolue avant de s’engager dans le labyrinthe souterrain qui relie le puits à la chapelle, naviguant dans les ténèbres pour remonter vers la lumière. Descendre dans la terre pour renaître à la surface : le puits incarne en pierre le grand mythe de la mort et de la résurrection que partagent toutes les traditions hermétiques. Aujourd'hui, en se penchant sur son orifice, le regard aspiré par la spirale de pierre qui disparaît dans l’ombre, nous ressentons quelque chose d’indéfinissable — comme si le sol lui-même nous invitait à un voyage intérieur.


    Plus tard, nous entrons dans le palace. Sa façade, exubérante et théâtrale, est un manifeste du style néo-manuélin dans sa version la plus imaginative : des pinacles gothiques s’élancent en grappes, des gargouilles aux grimaces expressives surveillent les alentours depuis leurs corniches, une tour octogonale couronnée de créneaux et de sculptures complexes impose sa présence au centre de la composition. Les fenêtres à meneaux, les arcades ornées de motifs végétaux et d’entrelacs marins rappellent la grande époque des Découvertes portugaises. La chapelle attenante, de même nature, lui fait face sur le parvis, formant avec elle un duo saisissant de ferveur et d’orgueil. Lensemble, surgi de la forêt, paraît avoir été convoqué par quelque enchantement plutôt que construit par des hommes.


    À l'intérieur, les cinq étages du palace déploient un programme décoratif foisonnant, tissé de références ésotériques et historiques. La salle de chasse et de repas retient tout de suite l’attention : son sol en mosaïque colorée, son imposante cheminée en pierre finement ciselée, ses boiseries sombres composent un tableau digne d’un conte médiéval. Les frescoes de la chapelle représentent Thérèse d’Ávila, saint Antoine, et une Vierge couronnée par le Christ ressuscité. Le sol de la chapelle, lui, est pavé de sphères armillaires et de croix de l’Ordre du Christ, entourées de pentagones — la frontière entre dévotion catholique et symbolisme initiatique s'y révèle mince et délibérément poreuse. Dans les couloirs et les salons, des vitraux colorés tamisent la lumière, des stucs d’une blancheur laiteuse ornent les voûtes, des boiseries sculptées encadrent les portes. Le palace tout entier est le portrait en relief d’un homme qui voulait vivre entouré des mystères qu’il chérissait.


    À la mort de Carvalho Monteiro en 1920, le domaine passa à son fils, puis connut plusieurs cessions avant d’être acquis, en 1942, par Waldemar d’Orey, un autre millionnaire qui fit du palace la résidence de sa famille — une famille formidable par sa taille, puisqu’elle comptait dix-huit enfants. Pour loger cette maisonnée considérable, d’Orey fit appel à deux architectes, Luís de Couto et António Lino, qui réaménagèrent les intérieurs avec pragmatisme, sacrifiant quelques éléments décoratifs sur l’autel des nécessités domestiques. Nous imaginons sans peine les couloirs animés par les rires et les courses, la chapelle résonant des voix de ces nombreux enfants, les jardins transformés en terrain d’aventures infinies. La Quinta dut vivre, sous les d’Orey, des années de vie familiale intense, très éloignées de l’atmosphère ésotérique et solitaire de Monteiro. En 1987, les héritiers d’Orey cédèrent le domaine à la société japonaise Aoki Corporation, qui le maintint fermé au public pendant dix ans, sous la garde d’un unique gardien, laissant la végétation reprendre ses droits en silence. En 1997, la municipalité de Sintra rachetait enfin la propriété ; d’importants travaux de restauration furent entrepris, et la Quinta da Regaleira ouvrit ses portes au public en juin 1998, classée la même année au patrimoine mondial de l'Unesco.


    Nous quittons ensuite le site, les yeux pleins de beauté, le cœur captivé, avec l’envie de revenir. Nous prenons un tuc-tuc pour retourner à la gare. Un train pour Lisbonne Rossio vient juste de partir. Le prochain étant dans quarante minutes, nous décidons de rentrer en ville en voiture. Amit arrive dans la minute suivante à bord d’une Peugeot 308. Il roule vite. À lentrée de Lisbonne, nous passons devant un superbe immeuble futuriste paré de glaces qui tranche dans le paysage. Cette tour abritait jusqu’à récemment les bureaux du groupe éditorial Impala — Maria, Nova Gente, TV7Dias. Vendu aux enchères l’année dernière après la faillite spectaculaire de son fondateur Jacques Rodrigues, il reste un repère visuel emblématique avec ses terrasses et ses jardins.


    En arrivant à destination, Amit tourne à gauche pour nous déposer devant le Grand Café Lisboa. En face, un agent de la police municipale l’interpelle juste avant qu’il ne traverse la voie opposée. Il se gare derrière la voiture de police. L’agent, fort opportunément à l’endroit propice — mais est-ce vraiment un hasard ? —, l’informe qu’il vient de commettre une infraction au code de la route. Il le verbalise et lui inflige une amende de soixante euros. Nous décidons d’offrir à Amit le montant de l’amende. La somme est disproportionnée au regard des salaires au Portugal. Nous sommes dans une scène ahurissante où le personnage administratif se comporte comme un robot, sans états d'âme, courtois et souriant. Pendant que l’agent remplit un formulaire, long comme un jour sans fin, où les chiffres et les lettres valsent — nous sommes loin du jeu d'Armand Jammot —, Patrick va effectuer un retrait en espèces, la carte Visa n’étant point acceptée par le terminal de paiement mobile. Je me fais la réflexion que tout s’organise pour détrousser les conducteurs inattentifs ou téméraires. Où est le panache d’Arsène Lupin ? Une vingtaine de minutes assistent à cet épisode de vie, somme toute probablement commun. Le paiement effectué et les papiers signés par Amit, je lui serre la main ainsi que celle de l’agent. Nous sommes quatre acteurs dans le théâtre de la vie où certaines pièces sont peu attrayantes…








































































The Orey family















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