mardi 24 mars 2026

Jardines Huerto de Orive à Córdoba..

 

    Nous déjeunons chez nous. Après le repas, nous découvrons le Jardin Huerto de Orive. Je suis tout de suite conquis par son charme. Il s’ouvre comme une confidence. Rien ici ne cherche à impressionner — nous sommes loin de l’apparat d’un parc de prestige… et pourtant — et c’est précisément pour cela qu’il me touche. Le Huerto de Orive fut longtemps un jardin privé, attaché à un palais du XVIe siècle que les siècles suivants maltraitèrent avec indifférence. Abandonné, morcelé, vendu, oublié, il ne fut rendu à la ville qu’au début du XXIe siècle, après des décennies de dégradation. Cordoue le récupéra dans un état de belle ruine et choisit, avec clairvoyance, de ne point trop le réparer. Nous le sentons à chaque pas. Des fresques recouvrent les arcades d’une ancienne galerie Renaissance — figures féminines stylisées, cité arabe en fête de couleurs, visage de femme aux cheveux de flamme — et, en continuité, une composition foisonnante où se mêlent un lévrier noir monté par une égérie dénudée, des figures fantomatiques et profanes, avec cette légende peinte en bas : El pecado y la gracia — le péché et la grâce. Cordoue en deux mots.


    Une façade de brique éventrée, ses fenêtres ouvertes sur le ciel comme des orbites vides, laisse passer la lumière et le vent sans opposer de résistance. Les lierres l’ont colonisée avec la patience des végétaux, traçant leurs réseaux sombres sur l’ocre de la terre cuite — une écriture que personne ne déchiffre mais que tout le monde peut lire. Patrick s’arrête. Il y a dans ce bâtiment effondré quelque chose qui ressemble à de la prestance. Les orangers sont en fleur. C’est le grand paradoxe de mars à Cordoue : les fruits de l’hiver restent sur les arbres — ces oranges amères que la ville laisse pendre, témoignage décoratif d’une abondance qui retourne à la terre — et pourtant les fleurs nouvelles s’ouvrent déjà sur la même branche. Le passé et le futur coexistent dans le même feuillage. L’air est chargé d’une odeur de miel et d’écorce qui prend doucement à la gorge, sans prévenir.


    Ailleurs dans le jardin, un figuier d’une ancienneté probable a été ceint d’une grille de fer, comme pour protéger un monument ou un vieillard vénérable. Ses branches maîtresses s’étirent horizontalement, tordues et massives, à peine éveillées par le printemps naissant. Il régnait sans doute ici bien avant que le palais ne fût construit, bien avant que les premiers propriétaires du Huerto ne s’imaginent maîtres de quoi que ce fût. Les hommes passent ; le figuier demeure. De temps à autre, il sourit de la vanité et de l’orgueil des hommes.


    Un chat tricolore — roux, gris et blanc — somnole, au pied d’un mur de pierre taillée, dans une aquarelle de soleil. Il lève les yeux. Il se déplace et se pose à l’ombre. Il sait que ce jardin lui offre tranquillité et bien-être dans la proche effervescence de Cordoue. Plus loin, la surprise. Un terrain de basket surgit entre les arbres, ses murs couverts de grandes plages de couleur — bleu marine, jaune vif, corail, vert d’eau — dans un esprit Piet Mondrian, de joie et d’abstraction. Sous les palmiers, au cœur du jardin historique, cette irruption du présent est la bienvenue. Elle réjouit par ses couleurs. Cordoue aime la diversité. Le jardin l’exprime pleinement sur les murs encore debout.


    L’un d’entre eux retient particulièrement mon attention. Une femme, en noir et blanc, à la présence magnétique émerge dans le clair-obscur andalou. Elle captive mon âme comme un enchantement intemporel. Ses yeux sombres, immenses et profonds, baignent d’une lumière intérieure où se mêlent mélancolie et défi, un regard qui transperce mon cœur, évoquant les abîmes d’une passion contenue et les secrets d’une vie tissée de vents du sud. Ses traits fins, soulignés d’un noir d'ébène, ses lèvres légèrement entrouvertes en une moue pensive, ses épaules nues drapées d’ombres graciles, tout en elle respire une émotion palpable, une lucidité poignante qui me touche au vif, comme si elle me murmurait les vérités muettes de l’existence. Des prénoms féminins, écrits à la main, dansent autour d’elle : Carmen, Teresa, Candela, Rosa, Sara, María, Adriana, Violeta… Un chat noir et blanc, en subtile harmonie avec la fresque, passe furtivement sous les doigts peints en gros plan. Cette œuvre du muraliste cordouan José Luis Muñoz Luque, né en 1969, a été réalisée pour le 150e anniversaire du peintre Julio Romero de Torres. Cet hommage explicite, intitulé Córdoba, Amor Sagrado, Amor Profano, évoque les portraits symbolistes de femmes andalouses typiques de Romero de Torres, avec ses regards intenses et ses thèmes de passion. Ces femmes — María, Carmen, Victoria — peuplaient ses toiles avec la même présence émouvante, la même beauté qui se dévoilent devant mes yeux aujourd’hui. Je reste un moment. À ras du sol, au coin d’un mur blanchi à la chaux, un petit chat noir peint au pochoir, tourne son regard vers la femme fascinante, dont les traits perdureront dans ma mémoire — je vois en elle Amelia Folch Castro de la série télévisée El Ministerio del Tiempo qui incarne une femme andalouse des années 1880 aux yeux immenses et profonds, le regard hanté par les ombres du passé. Avec son intelligence vive et sa vulnérabilité face aux tourments temporels, elle transperce l’écran comme celui de cette muse.


    Le jardin bruisse légèrement. Une glycine enivre un mur blanc voisin, déversant ses grappes mauves sur le crépi comme une orgie printanière. Une vieille citerne de brique rouge se dresse, rouillée, oubliée, magnifique. Le Huerto de Orive respire avec la ville.


    Tout près d’Amelia, un autre mur m’arrête. Une femme au grand chapeau noir — cordobesa accomplie, œil vert, boucle d’oreille en demi-lune — tient un éventail de cartes à jouer du bout de ses doigts aux ongles rouges. Des oranges gonflées de soleil, des fleurs de bigaradier, un fond vert profond où court quelque chose d’andalou et de ludique à la fois, embellissent l’arrière-plan. Nous nous approchons d’un oranger. Patrick a humé de loin le parfum de ses fleurs blanches aux étamines d’or pâle. Le tronc porte une cavité sombre, une blessure ancienne. Une abeille butine. Dans une ancienne fontaine, au dosseret revêtu d’azulejos, à l’auge de pierre calcaire couverte de mousse verte par endroits, l’eau dort, immobile et sombre. La fontaine est née dans l’Espagne profonde, celle des cours intérieures et des cloîtres, celle où l’eau a toujours été un luxe traité comme un ornement. Au pied du bassin, une orange est tombée sur les galets du sol.


    Nous sortons par un autre passage. Trois adolescents nous précèdent. Ils bavardaient sur un banc. La jeunesse sait aussi prendre le temps de vivre. Nous posons un dernier regard sur une peinture : un homme en maillot rayé rouge et blanc, chapeau de paille, la moustache évoquant les poignées d’un guidon de vélo, parapluie noir ouvert au-dessus de sa tête, se tient debout, bien droit, devant des vagues turquoise bicolore déferlantes. Il a l’air pensif. Les vagues portent des mots épars, des fragments de poèmes ou de chansons, comme : mélancolie bleue, soleil d’été, immensité océanique. Ceux du bas — car personne ne nous a expliqué quoi faire de la vie — flottent entre les crêtes comme une bouteille à la mer…













































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