Extrait d'une émission
La traduction comme acte métaphysique
Un proverbe italien dit : « Traduttore, traditore » – traducteur, traître. C’est exagéré, mais pas totalement faux. Chaque traduction est un choix, et ces choix ferment certaines portes pour en ouvrir d’autres.
Quand il s’agit de textes fondateurs qui ont façonné des civilisations entières, ces choix ont des conséquences métaphysiques.
Prenons le début de l’Évangile selon Jean : « Au commencement était le Verbe. » En grec, le texte dit : « En archè èn ho logos. » Littéralement : « Au commencement était le logos. »
Or *logos* ne désigne pas qu’une seule chose : il signifie à la fois la parole, le discours, la raison, le principe organisateur, la logique, le calcul. C’est un concept philosophique massif qui traverse toute la pensée grecque, de Héraclite aux stoïciens.
Quand Héraclite parle du logos, il désigne la loi qui gouverne l’univers, le principe par lequel le chaos devient cosmos, ordre.
Voyez maintenant les traductions : en français, « Au commencement était la Parole » ; en anglais, « In the beginning was the Word ». « Parole », « mot » : c’est un peu réducteur, non ? On privilégie l’aspect linguistique du logos au détriment de tous les autres.
On transforme un concept philosophique dense en quelque chose de plus simple, plus accessible, mais aussi plus pauvre.
Un chrétien francophone qui lit « Au commencement était la Parole » ne pensera pas la même chose qu’un chrétien grec. Le premier imagine un Dieu qui prononce des mots créateurs ; le second pense à Dieu comme Raison organisatrice de l’univers, principe rationnel incarné. Ce ne sont pas du tout les mêmes théologies.
Autre exemple : dans la Genèse, au début, « l’esprit de Dieu planait au-dessus des eaux ». Le mot hébreu *ruah* signifie à la fois « esprit », « souffle » et « vent ». C’est quelque chose de matériel et immatériel à la fois : le vent se sent, mais ne se saisit pas.
Traduire *ruah* par « esprit » revient à spiritualiser un terme fondamentalement ambivalent, à importer une opposition platonicienne entre esprit et matière qui n’est pas celle de l’hébreu biblique.
Dans certaines traductions modernes, on essaie de rendre cette ambiguïté en parlant de « souffle de Dieu » ou de « vent de Dieu », mais en français, « souffle » et « vent » ne portent pas la même charge symbolique que *ruah*. On ne reconstruit pas trois mille ans de culture religieuse avec un seul mot.
Prenons encore le mot grec *metanoia*, qu’on traduit généralement par « repentance » ou « repentir ». Étymologiquement, *meta* signifie « après, au-delà » et *noos* l’« esprit », la « pensée » : *metanoia*, c’est un changement d’esprit, un retournement de la pensée.
Quand Jean-Baptiste lance *metanoeîte*, il ne dit pas simplement « repentez-vous de vos péchés et sentez-vous coupables », mais plutôt : « Changez votre façon de voir le monde. »
Le « repentir » évoque la culpabilité, le remords ; *metanoia* relève presque de l’éveil : un basculement de conscience. Pendant des siècles, une traduction orientée vers la culpabilité a façonné des millions de croyants, qui ont vécu leur foi comme une lutte contre une faute permanente, plutôt que comme une transformation joyeuse de la conscience.
Chaque traduction impose une vision du monde. Le traducteur privilégie certaines dimensions du mot original et en sacrifie d’autres, avec des conséquences considérables sur la manière dont les gens pensent Dieu, le bien, le mal et l’existence.
Walter Benjamin, dans « La tâche du traducteur » (1923), distingue deux manières de traduire :
- La traduction communicative : on reformule dans la langue cible pour être clair et fluide, mais on perd l’étrangeté de l’original en le moulant dans nos catégories.[7]
- La traduction littérale : on reste au plus près de la syntaxe et du rythme, quitte à sonner bizarre, pour laisser transparaître quelque chose de la langue source.[7]
Benjamin va plus loin : pour lui, toutes les langues seraient des fragments d’une langue originelle qui aurait existé avant Babel, et le travail du traducteur consiste à faire dialoguer ces fragments, à créer un entre-deux où les deux langues coexistent, même si c’est inconfortable.
Dans la pratique, la plupart des traductions simplifient, et le lecteur, qui ne lit que la traduction, ignore même qu’un choix a été fait. Il croit accéder directement à ce que l’auteur a voulu dire, mais il ne lit qu’une version parmi d’autres.
Pire encore : plus un texte est retraduit, plus il s’éloigne de l’original, car on traduit souvent à partir d’une traduction. La Bible, par exemple, a parfois été traduite en français depuis la Vulgate latine de saint Jérôme, elle-même traduction de l’hébreu et du grec. On traduit une traduction d’une traduction, et à chaque étape, on perd des nuances.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas traduire. La traduction est nécessaire : elle permet la circulation des idées, la rencontre des cultures. Mais il faut se rappeler que traduire, c’est toujours interpréter, et qu’en traduisant des textes qui prétendent dire quelque chose de Dieu, de l’origine du monde, de l’existence, on traduit des visions de la réalité.
Quand il s’agit de textes fondateurs qui ont façonné des civilisations entières, ces choix ont des conséquences métaphysiques.
Prenons le début de l’Évangile selon Jean : « Au commencement était le Verbe. » En grec, le texte dit : « En archè èn ho logos. » Littéralement : « Au commencement était le logos. »
Or *logos* ne désigne pas qu’une seule chose : il signifie à la fois la parole, le discours, la raison, le principe organisateur, la logique, le calcul. C’est un concept philosophique massif qui traverse toute la pensée grecque, de Héraclite aux stoïciens.
Quand Héraclite parle du logos, il désigne la loi qui gouverne l’univers, le principe par lequel le chaos devient cosmos, ordre.
Voyez maintenant les traductions : en français, « Au commencement était la Parole » ; en anglais, « In the beginning was the Word ». « Parole », « mot » : c’est un peu réducteur, non ? On privilégie l’aspect linguistique du logos au détriment de tous les autres.
On transforme un concept philosophique dense en quelque chose de plus simple, plus accessible, mais aussi plus pauvre.
Un chrétien francophone qui lit « Au commencement était la Parole » ne pensera pas la même chose qu’un chrétien grec. Le premier imagine un Dieu qui prononce des mots créateurs ; le second pense à Dieu comme Raison organisatrice de l’univers, principe rationnel incarné. Ce ne sont pas du tout les mêmes théologies.
Autre exemple : dans la Genèse, au début, « l’esprit de Dieu planait au-dessus des eaux ». Le mot hébreu *ruah* signifie à la fois « esprit », « souffle » et « vent ». C’est quelque chose de matériel et immatériel à la fois : le vent se sent, mais ne se saisit pas.
Traduire *ruah* par « esprit » revient à spiritualiser un terme fondamentalement ambivalent, à importer une opposition platonicienne entre esprit et matière qui n’est pas celle de l’hébreu biblique.
Dans certaines traductions modernes, on essaie de rendre cette ambiguïté en parlant de « souffle de Dieu » ou de « vent de Dieu », mais en français, « souffle » et « vent » ne portent pas la même charge symbolique que *ruah*. On ne reconstruit pas trois mille ans de culture religieuse avec un seul mot.
Prenons encore le mot grec *metanoia*, qu’on traduit généralement par « repentance » ou « repentir ». Étymologiquement, *meta* signifie « après, au-delà » et *noos* l’« esprit », la « pensée » : *metanoia*, c’est un changement d’esprit, un retournement de la pensée.
Quand Jean-Baptiste lance *metanoeîte*, il ne dit pas simplement « repentez-vous de vos péchés et sentez-vous coupables », mais plutôt : « Changez votre façon de voir le monde. »
Le « repentir » évoque la culpabilité, le remords ; *metanoia* relève presque de l’éveil : un basculement de conscience. Pendant des siècles, une traduction orientée vers la culpabilité a façonné des millions de croyants, qui ont vécu leur foi comme une lutte contre une faute permanente, plutôt que comme une transformation joyeuse de la conscience.
Chaque traduction impose une vision du monde. Le traducteur privilégie certaines dimensions du mot original et en sacrifie d’autres, avec des conséquences considérables sur la manière dont les gens pensent Dieu, le bien, le mal et l’existence.
Walter Benjamin, dans « La tâche du traducteur » (1923), distingue deux manières de traduire :
- La traduction communicative : on reformule dans la langue cible pour être clair et fluide, mais on perd l’étrangeté de l’original en le moulant dans nos catégories.[7]
- La traduction littérale : on reste au plus près de la syntaxe et du rythme, quitte à sonner bizarre, pour laisser transparaître quelque chose de la langue source.[7]
Benjamin va plus loin : pour lui, toutes les langues seraient des fragments d’une langue originelle qui aurait existé avant Babel, et le travail du traducteur consiste à faire dialoguer ces fragments, à créer un entre-deux où les deux langues coexistent, même si c’est inconfortable.
Dans la pratique, la plupart des traductions simplifient, et le lecteur, qui ne lit que la traduction, ignore même qu’un choix a été fait. Il croit accéder directement à ce que l’auteur a voulu dire, mais il ne lit qu’une version parmi d’autres.
Pire encore : plus un texte est retraduit, plus il s’éloigne de l’original, car on traduit souvent à partir d’une traduction. La Bible, par exemple, a parfois été traduite en français depuis la Vulgate latine de saint Jérôme, elle-même traduction de l’hébreu et du grec. On traduit une traduction d’une traduction, et à chaque étape, on perd des nuances.
Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas traduire. La traduction est nécessaire : elle permet la circulation des idées, la rencontre des cultures. Mais il faut se rappeler que traduire, c’est toujours interpréter, et qu’en traduisant des textes qui prétendent dire quelque chose de Dieu, de l’origine du monde, de l’existence, on traduit des visions de la réalité.
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