jeudi 9 avril 2026

L’espace de quelques secondes...

 Quinze mois ont passé depuis ce matin du samedi 4 janvier à l’aéroport Tân Sơn Nht de Saïgon. La petite à la robe fleurie tient toujours son ours — ou peut-être l’a-t-elle oublié quelque part, sur un siège d’avion, dans une chambre d’hôtel, et pleure-t-elle encore parfois son absence sans savoir pourquoi. L’aînée aux longs cheveux tressés a grandi d’un coup, comme grandissent les filles de cet âge, et quelque chose dans son visage a changé. Le garçon au casque blanc écoute d’autres musiques maintenant, des musiques qu’il n'écoutait point encore ce matin-là. Sont-ils quelque part en Europe, ou en Australie, ou au Canada — ou ailleurs — dans une belle maison où leur mère prépare le dîner pendant que leur père rentre du travail, dans une école où ils ont des amis qui savent qu’ils ont traversé le monde, dans un jardin où ils jouent à des jeux dont je ne connaîtrai jamais les règles. Ils n’ont aucun souvenir de moi. Ils ignorent qu’ils existent dans ma mémoire, en mouvement dans ce hall bruyant, suspendus dans leur course vers une porte d’embarquement. C’est cela, peut-être, la vérité la plus douce et la plus vertigineuse du voyage : que j’aurais été, l’espace de quelques secondes, le témoin invisible et muet de trois vies entières qui se déployaient sans moi, et qui continuent, quelque part sous ce même ciel, à se déployer encore…

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