mardi 28 avril 2026

Une histoire prodigieusement stratifiée : neuf siècles de pouvoir successifs lisibles dans la pierre...

      En début d’après-midi, nous nous trouvons devant le palais de l’Aljafería — le monument castral majeur de Zaragoza, aux origines islamiques. Il fut construit dans la seconde moitié du XIe siècle, dans le taïfa de Zaragoza, sous al-Andalus, l’ensemble des territoires de la péninsule ibérique sous domination musulmane, depuis la conquête arabo-berbère de 711. Sa construction fut ordonnée par Abú Ja'far Ahmad ibn Sulaymán al-Muqtadir, dit al-Muqtadir [le puissant], second monarque de la dynastie des Banu Hud, comme symbole de la puissance atteinte par le taïfa à son apogée.

    Le terme taïfa désigne les petits royaumes indépendants qui émergèrent dans la péninsule ibérique au début du XIe siècle, après l’effondrement du califat de Cordoue en 1031. Al-Andalus, jusqu’alors unifié sous l’autorité des Omeyyades, se fragmenta en une vingtaine de principautés rivales — Séville, Grenade, Tolède, Valence, et Zaragoza parmi les plus puissantes.

    La structure est le seul grand exemple conservé d’architecture islamique espagnole de l’époque des taïfas. Avec la mosquée-cathédrale de Cordoue et l’Alhambra de Grenade, l’Aljafería forme le triumvirat des chefs-d’œuvre de l’architecture hispano-musulmane. La tour du Troubadour, élément le plus ancien de l’ensemble, servit aux IXe et Xe siècles de tour de guet et de bastion défensif, entourée de douves, avant d’être intégrée dans la construction du château-palais par la famille Banu Hud. Durant la Reconquista, elle continua d’être utilisée comme donjon et devint en 1486 un cachot de l’Inquisition — les nombreux graffiti gravés par les prisonniers en témoignent encore.

    Après la reconquête de Zaragoza en 1118 par le roi Alphonse Ier d’Aragon, le palais devint la résidence des rois chrétiens du royaume d’Aragon. Pierre IV d’Aragon y séjourna entre 1319 et 1387, puis en 1492, il fut converti en palais des Rois Catholiques. Des métamorphoses suivirent. En 1593, une restructuration profonde le transforma en forteresse militaire — d’abord selon des plans Renaissance, visibles encore dans ses abords, ses douves et ses jardins — puis en quartier de régiments. Il subit de nouveaux dommages lors des sièges de Zaragoza pendant la guerre d’Espagne [guerre napoléonienne], avant d’être finalement restauré au XXe siècle.

    Patrick et moi nous sommes arrêtés sous les frondaisons des jardins, laissant les branches feuillues cadrer naturellement la façade — et c’est depuis cet angle que le monument révèle le mieux sa double nature. En bas, la porte en fer à cheval, à l’arc outrepassé caractéristique de l’architecture islamique, seul vestige extérieur du palais d’al-Muqtadir ; flanquée de quatre arches aveugles aux proportions héritées du taïfa du XIe siècle, elle dit encore quelque chose de l’élégance ornementale du prince qui la fit ériger. Au-dessus, les tours cylindriques à mâchicoulis, les créneaux, les courtines en pierre blonde imposent leur rhétorique militaire — celle que la monarchie aragonaise puis les ingénieurs de Philippe II ont surimposée au palais lors de la restructuration de 1593. La masse fortifiée écrase délibérément le raffinement qui la précède. Sur les tours flottent trois drapeaux — espagnol, aragonais, européen. Devant nous, les douves comblées, reconverties en parterres bas taillés au cordeau, et les allées pavées de briques prolongent l’esthétique mudéjar jusque dans l’aménagement contemporain. Nous entrerons une autre fois. L’extérieur, à lui seul, dit tout de la manière dont les pierres accumulent les siècles sans jamais les effacer tout à fait.

    Au seuil de ces lignes, une anecdote affleure, légère comme une page échappée d’un roman — et c’est peut-être ainsi qu’elle parvint jusqu’à Giuseppe Verdi. Il situe l’action de son opéra Il Trovatore (1853) dans la tour de l’Aljafería — la fameuse Torre del Trovador. Le troubadour du titre, Manrico, y est emprisonné avant d’être exécuté, tandis que la sorcière Azucena attend dans la même tour le même sort. Verdi n’avait jamais mis les pieds à Zaragoza : il travaillait d’après un mélodrame espagnol de 1836. Mais l’Aljafería lui avait suffi comme décor mental — une prison de l’Inquisition, une tour dont le nom même évoquait les troubadours, la chevalerie, l’amour impossible. Le monument avait engendré sa propre légende avant même que quiconque songe à le restaurer…


































1 commentaire:

  1. Bonjour à vous deux,
    Encore de très belles photos tout au long de cette superbe ville de Zaragoza qui donne vraiment envie de venir la visiter . Je me régale avec vos clichés très intéressants
    Que de richesse de par le monde
    Nous avons beaucoup de chance de pouvoir voyager vous deux et moi même aussi . C'est que du bonheur . Je vous souhaite une très belle journée . Gros bisous 😘😘

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